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Ramon Lazkano, compositeur et pédagogue à Musikene

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Né à Donostia (San Sebastián en espagnol) en 1968 et installé à Paris depuis trente-cinq ans, le compositeur Ramon Lazkano n’enseigne pas moins à Musikene, l’École Supérieure de Musique du Pays Basque de sa ville natale, et ce depuis la création de l’institution en 2002. À l’occasion de la mini-résidence de l’Ensemble intercontemporain à Musikene, projet qu’il a lui-même lancé dans le cadre des relations transfrontalières du pôle d’enseignement, revient pour nous sur l’organisation des études à Musikene, sur son rôle de pédagogue et son travail de composition.

ResMusica : Vous êtes aujourd’hui professeur de composition. Or vous avez longtemps préféré enseigner l’orchestration. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis et depuis quand avez-vous pris la classe ?

: Quand Musikene a démarré, on m’avait proposé la classe de composition et j’ai refusé. Je n’avais que trente-quatre ans et je ne me trouvais pas assez mûr pour cela ; l’orchestration me semblait plus facile à aborder, même si, à l’époque, je n’avais guère d’expérience dans ce domaine. Mais j’aime beaucoup cette discipline et je me sentais plus à l’aise pour transmettre certaines techniques. Deux choses en parallèle ont fait que les perspectives ont changé : du temps a passé et je me sens plus à même de parler aujourd’hui de composition. Mais c’est par la force des choses que j’ai été amené à accepter le poste. Le cursus s’est en effet élargi avec l’instauration d’un master et plusieurs étudiants ont souhaité s’inscrire pour travailler avec moi. J’ai bien évidemment répondu positivement.

RM : Comment s’organisent les cours avec vos étudiants ?

RL : Les cours de master sont toujours individuels. Le contenu s’élabore autour des projets des étudiants, selon les propositions qui leur sont faites, au sein de l’École ou à l’extérieur : comme la venue de l’EIC, par exemple, qui va jouer leurs pièces écrites pour l’occasion. Ils répondent également aux demandes provenant des festivals avec lesquels Musikene collabore ou à des réalisations multimédia avec l’image et la danse. Le cours individuel permet à l’étudiant de travailler à son rythme, selon l’ampleur du projet et l’investissement fourni.

J’ai, par contre et durant un semestre, des cours collectifs, avec interprètes et compositeurs réunis, sur les techniques de jeu contemporaines, une rencontre qui s’effectue davantage en atelier ; on peut ainsi travailler autour des instruments et avec la connaissance de chacun. La recherche ne se limite pas aux XXe et XXIe siècles mais s’étend sur toute l’histoire de la musique, en essayant de comprendre l’évolution du jeu instrumental.

RM : L’EIC est-il déjà venu à Musikene ?

RL : C’est la première fois que les musiciens de l’EIC viennent aussi nombreux ; certains, comme le violoncelliste Éric-Maria Couturier, se sont déjà produits en soliste. Chaque année, nous organisons des mini-académies avec des phalanges différentes qui vont travailler avec nos étudiants, compositeurs mais aussi interprètes, par le biais de master-classes. Dans les mêmes conditions, nous avons déjà reçu le Quatuor Diotima, l’ensemble Recherche de Fribourg ; le Klangforum Wien est prévu pour l’année prochaine. Ce sont, pour nos étudiants, autant de contacts enrichissants avec des interprètes chevronnés et spécialistes de l’écriture contemporaine.

RM : Comment va se passer le concert que donnera l’EIC en fin de semaine ?

RL : C’est un concert de restitution de cinq œuvres nouvelles, en trio, quatuor, quintette et ensemble. Le corniste de l’EIC Jean-Christophe Vervoitte va diriger les grandes formations. Chaque étudiant devant sa partition a bénéficié de trois heures de répétition avec les musiciens pour préciser les intentions, ajuster l’écriture, finaliser la notation et les modes de jeu ; le travail est éminemment bénéfique pour le jeune compositeur (licence et master) qui confie pour la première fois sa pièce à des instrumentistes d’une telle expertise. Des master-classes sont également prévues avec les instrumentistes : violon, alto, violoncelle, flûte, hautbois, cor, percussion et piano.

RM : Quelles perspectives d’avenir peuvent avoir les étudiants de composition en fin de cursus ? Y a-t-il pour eux, à Musikene, une voie de pré-professionnalisation ?

RL : Tout dépend de leur ambition. Certains quittent le pays pour poursuivre leurs études au CNSM de Paris, en Autriche avec Franck Bedrossian, à Fribourg avec Brice Pauset. D’autres trouvent des voies différentes, vers la musique de jeux vidéos pour l’un, la musique de film, à New York puis à Los Angeles, pour un autre ; un troisième est resté à demeure et travaille sur les questions de la langue dans la poésie basque. Tous ces profils très différents sont rassurants pour nous. Il est important de valoriser les ressources de la ville et le bagage culturel du territoire basque. Il y a une classe de musique à l’image très active à Musikene et nous sommes en contact avec le Musée San Telmo. Lorsque la maison-atelier d’Oteiza a été rattachée au patrimoine de la ville, nos musiciens ont participé aux quelques journées d’activité artistique en proposant des installations sonores ; Musikene s’efforce d’alimenter la vie musicale et artistique de notre environnement, dans la ville même et le territoire historique.

RM : L’enseignement de la composition a-t-il une incidence sur le compositeur ?

RL : Oui, je le pense, bien sûr. On est face à des jeunes qui ont un rapport à l’histoire complètement différent du nôtre ; les perspectives culturelles et idéologiques sont également autres et parfois disparates. Certains professeurs ont tendance à penser que les étudiants savent peu de choses. Or, ils en connaissent parfois plus que nous au même âge, mais les acquis ne sont plus les mêmes. Ce qui leur manque, certainement, ce sont des connaissances que nous jugeons extrêmement précieuses mais qui, pour eux, n’ont pas l’importance qu’elles pouvaient avoir à notre époque. Nous sommes confrontés à cette différence générationnelle et mis face à des étudiants qui ne pensent plus l’existence de la même manière et qui n’ont plus les mêmes valeurs ; à nous de trouver une forme de sérénité dans cet effet d’aller et retour de miroir et d’essayer de partager leurs objectifs et les moyens qu’ils se donnent pour les atteindre, de comprendre leur manière d’entendre et leur perception du temps qui sont parfois déroutantes et compliquées. Il peut y avoir, chez le professeur, une sorte d’étourdissement à se projeter sur ce qu’il n’est plus et à appréhender ce passage du temps qui le rend un peu « obsolète ». Je pense à Messiaen lorsqu’il a été confronté, au sortir de la guerre, à la génération des Boulez, Xenakis, Stockhausen et leur changement radical de pensée et de vision. Lui aussi a dû ressentir très fort ce choc générationnel.

Quant aux incidences plus directes avec ma façon d’écrire, je dirais que l’on peut récupérer beaucoup d’informations voire d’idées au contact des étudiants, mais tout cela reste du domaine du secret !

RM : L’EIC, à qui Musikene a demandé d’inscrire à son programme une pièce en lien avec le territoire basque, a choisi Egan 2, une de vos partitions de 2007 qui appartient au cycle du « Laboratoire des craies » écrit en hommage au sculpteur basque Oteiza. C’est un projet qui a beaucoup compté pour vous ?

RL : Absolument. Il a été très important pour moi. Il m’a occupé durant une dizaine d’années et repose sur quelques préceptes qui, à l’époque, bousculaient un peu mes préoccupations antérieures : des formes brèves, des surgissements, des pièces non-préméditées, sans plan ni méthodologie préalables, qui essaient de trouver, à travers une action directe, une forme aboutie et non pas improvisée. J’ai profité de cette expérience-là pour acquérir une manière de liberté. Aujourd’hui, pour aborder la grande forme, je suis revenu à l’utilisation de certaines méthodologies et à des idées qui avaient précédé le « Laboratoire », mais en les simplifiant. Ces idées extrêmement simples sont pour moi des garde-fous qui me permettent de broder librement autour.

RM : Le Musée San Telmo de Donostia propose jusqu’au début octobre une exposition passionnante mettant en « dialogue » les deux figures majeures de la sculpture internationale de la seconde moitié du XXe siècle, à savoir Jorge Oteiza (1908-2003) et Eduardo Chillida (1924-2002). Pourquoi avoir choisi l’un plutôt que l’autre ?

RL : Il faut d’abord préciser que Oteiza et Chillida, de nature très différente, ont longuement nourri une controverse, même s’ils se sont publiquement réconciliés à la fin de leur vie. L’idée du « Laboratoire des craies » est née du choc esthétique que fut pour moi la découverte des 1 650 sculptures et 2 000 pièces issues de son « Laboratoire expérimental », « lieu où l’on rencontre la matière », aimait-il à dire. Ses sculptures sont rassemblées dans la fondation qu’il a créée à la fin de sa vie sur les hauteurs d’Alzuza, dans un bâtiment dessiné pour lui par Francisco Sáenz de Oiza. Oteiza a développé toute une pensée théorique où il dévoile notamment comment il touche à ses origines à travers son travail. Sa pensée a laissé une empreinte très forte chez les plasticiens mais aussi les poètes, philosophes et musiciens tandis que Chillida, même s’il a eu également ses suiveurs, est beaucoup plus discret. Au niveau de la pensée, de l’attitude critique, de l’ouverture sur les autres arts (la musique, le cinéma), la personnalité d’Oteiza a été très prodigue dans l’entourage basque.

RM : Un superbe CD monographique, en collaboration avec L’Instant Donné, Diptyque Jabès, vient de sortir chez Odradek. Sur quelle œuvre travaillez-vous en ce moment ?

RL : Je suis en train d’écrire un concerto de piano pour que je connais depuis un certain temps. Il sera créé à Radio France durant le festival Présences 2023, repris à Donostia puis à la Philharmonie de Cologne avec la WDR.

Crédits photographiques : © Marco Giugliarelli / Civitella Ranieri Fondation 2018

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