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Jan Vogler, directeur de festivals et violoncelliste avant tout

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Directeur musical du Dresdner Musikfestspiele depuis 2008, le violoncelliste revient sur quinze années de festival et évoque sa passion toujours intacte pour son instrument.

ResMusica : , après quinze années à la tête du Dresdner Musikfespiele et onze ans après une première interview pour ResMusica, quel est votre vision du festival ?

Jan Vogler : Beaucoup de choses ont changé. Auparavant, je réfléchissais à ce que je voulais construire, puis plus j’ai avancé, plus il m’a semblé vouloir aller encore plus loin, comme lorsque l’on gravit une montagne et que le sommet se dessine de plus en plus précisément à mesure que l’on monte. Lorsque je regarde le chemin parcouru, je vois que le festival possède à présent quatre fois plus d’auditeurs qu’au début, ce qui implique la possibilité de programmer plus et donc d’inviter plus d’artistes.

Cette saison, le Covid-19 avait limité les capacités, mais nous avons rouvert les jauges récemment et début avril, nous avons relancé la communication pour prévenir que 20 000 billets avaient été remis en vente, avec pour résultat d’être au-dessus de nos premières estimations.

RM : En regardant vers l’avenir, quelles évolutions souhaiteriez-vous encore apporter ?

JV : Dresde est une ville avec une grande tradition musicale, un centre historique concentré où se trouve de beaux hôtels, de superbes musées et de magnifiques salles de concerts, notamment depuis l’ouverture du nouveau Kulturpalast (Palais de la Culture). Ainsi, à présent, nous avons un grand potentiel avec toutes les composantes pour réussir un grand festival.

Auparavant, nous considérions que les gens venaient pour quelques jours dans la ville avec la volonté de choisir un concert pour le soir. Aujourd’hui, les temps semblent avoir changé et il suffit de prendre les exemples de Nantes, Bogota ou Salzbourg pour voir que si les grands concerts en parallèle restent viables, certains peuvent aussi s’enchaîner en journée, particulièrement le week-end. Je pense donc que nous allons nous poser sérieusement la question dans les années à venir de créer des week-ends « évènement » avec une programmation sur plusieurs horaires, afin de pouvoir développer des temps forts plus marqués.

RM : Vous avez titré cette 45e édition « Zauber » (Magique), pour quelle raison ?

JV : Après le Covid-19 et les multiples confinements, nous avons réalisé que ce n’était plus parce que l’on programmait une grande œuvre comme une symphonie de Bruckner que les gens allaient pour autant se déplacer. Mais si l’on planifie un concert dans un lieu comme la Frauenkirche et que les artistes prévues communient avec ce lieu et adaptent le programme à l’occasion, alors vous avez des chances de créer un moment magique. Et si vous créez ce moment, à la fin les spectateurs paraissent plus lumineux et oublient, au moins pour un temps, les sujets de tous les jours.

Pour nous, c’est véritablement cette sensation qui est magique, cette transformation qui doit impérativement exister pour continuer à amener le public vers les salles. Aujourd’hui, pour que les gens sortent de chez eux, il faut véritablement leur promettre un grand moment.

RM : Vous aviez intégré à l’intérieur de votre programmation ces dernières années un cycle Cellomania, repris cette année encore.

JV : J’ai tenté cette expérience pour la première fois il y a quatre ans. Cela m’est venu après une participation en tant que jury au concours Tchaïkovski, où j’ai réalisé que je connaissais certainement 90% des grands violoncellistes du monde, dont certains en tant qu’amis. Mischa Maisky, Sol Gabetta, Yo-Yo Ma ou Gautier Capuçon sont tous venus au festival de Moritzburg, dont je suis aussi directeur. Alors j’ai pensé que je pouvais me servir de ces contacts pour concentrer un évènement à l’intérieur du festival de Dresde, et tout a été quasi complet dès la première année.

J’ai donc continué à développer l’idée, avec encore plus de diversité. Je crois que c’est une vision authentique pour apporter la part la plus personnelle de moi dans ce festival : je suis violoncelliste, je veux donc partager toutes les émotions disponibles et toutes les voix ouvertes par l’interprétation des différents violoncellistes actuels.


RM : En tant que directeur, vous restez en effet aussi interprète et jouez cette année le Concerto pour violoncelle de Dvořák.

JV : Je ne me verrais pas diriger un festival sans rester avant tout musicien. Je suis un passionné de musique et plus particulièrement de violoncelle, alors je veux combiner ce rôle avec mes fonctions de directeur. Et puis c’est aussi grâce à cela que je garde des idées pour les programmes et que je rencontre autant de gens. Je ne demande jamais au festival de me payer des voyages pour aller voir des artistes qui pourraient être intéressants, car je les côtoie tout simplement pendant les saisons lorsque je joue. Je suis par exemple invité au Wigmore Hall et vais en profiter pour rester un jour de plus et aller voir les équipes du London Symphony et du London Philharmonic Orchestra, ou parler avec Simon Rattle, justement invité pour cette édition.

Le Concerto de Dvořák est joué par tous les violoncellistes depuis plus d’un siècle et je l’ai à mon répertoire depuis mes 18 ans. Il a aussi permis de mieux me faire connaître auprès du public et des programmateurs après l’enregistrement de 2005 avec David Robertson, lui aussi invité cette année. Cela m’avait ouvert d’autres portes et je crois y mettre aujourd’hui plus de maturité, en même temps que cette expérience m’a permis de passer une étape et de me concentrer sur d’autres partitions que je n’osais pas encore aborder.

RM : Votre répertoire s’étend du baroque à la musique contemporaine, pouvez-vous développer votre perception sur cette partie la plus récente ?

JV : La musique contemporaine n’est pas, pour moi, optionnelle : c’est un impératif. Rostropovitch a créé à ma connaissance cent quatre-vingt quinze concertos. Parmi eux, il y avait une dizaine de chefs-d’œuvre et une autre dizaine d’ouvrages très intéressants. Il faut créer beaucoup pour laisser ressortir seulement une petite partie de merveilles. A l’inverse, ne pas le faire et ne pas commander de nouvelles partitions me semble être une faute. Actuellement, je travaille avec sur une première de .

Cela prend du temps à apprendre, je limite donc souvent les créations à une par an, sans savoir avant de les recevoir, voire de les interpréter, si ces pièces auront un avenir. Mais à chaque fois, j’y apporte un maximum d’énergie afin de les promouvoir au mieux.

RM : Votre dernier album pour Sony Classical développe autour du titre Pop Songs un répertoire allant de Monteverdi à Michael Jackson, comment décririez-vous ce projet ?

JV : Je tiens à apporter une contribution à ma culture et à mon époque. Durant la pandémie, j’ai voulu repenser ma place d’interprète ; j’ai alors repris l’histoire de la musique depuis le début. C’est ce que sont les pop songs : l’invention de mélodies splendides qui peuvent trotter dans la tête des gens. Elle doivent non seulement être relativement simples, mais aussi originales et émotionnelles.

Nous avons alors échangé sur ce projet avec , un chef très intellectuel, et cela nous a conduit à rechercher les grands hits musicaux depuis Monteverdi. Il y a ajouté ses propres idées et nous avons ensuite choisi un orchestre flexible pour s’adapter à tous ces répertoires, en pensant rapidement à un ensemble anglais, en l’occurrence le . Lorsque nous avons défini les pièces, j’ai voulu ajouter de nouvelles transcriptions pour le violoncelle, dont certaines tirées de la pop récente, abordées notamment lorsque j’avais joué avec Eric Clapton en 2019, et cela afin de sortir du carcan de musicien classique.


RM : Concernant votre instrument, vous jouez aujourd’hui sur l’un des meilleurs Stradivarius. Êtes-vous attaché au son italien ou pourriez-vous passer un jour sur un autre violoncelle, français par exemple ?

JV : Il m’est arrivé de jouer sur un Villaume, notamment sur celui de Pierre Fournier. Cela sonnait magnifiquement et était très proche du son que je recherche Mais le Stradivarius que j’utilise actuellement – le Castelbarco/Fau de 1707 – est également tout à fait ce que j’aime, car il est très spécifique et offre une multitude de voix et de sonorités. Le son est très proche de celui du « Duport » joué par Rostropovitch et justement, Villaume a écrit plusieurs lettres dessus. J’adore ce violoncelle car il est arrivé après un long temps passé avec un Montagnana, que j’appréciais déjà beaucoup et qui possédait un style plus typique de Venise, avec cette sonorité particulière que l’on entend aussi par exemple chez Goffriller, notamment celui de Gautier Capuçon. Dans tous les cas, les violoncelles italiens présentent habituellement un son assez robuste, tandis que les français sont plus légers et peuvent souvent permettre plus de couleurs.

Lorsque j’ai joué la première fois le Stradivarius, je ne savais pas s’il me convenait, mais mon père, déjà très malade et à quelques mois de mourir, a tout de suite senti le potentiel et m’a véritablement conseillé de l’acquérir. Pour comparer mon évolution stylistique avec, il suffit d’écouter mon premier enregistrement des deux premières Suites de Bach, sur Guarneri, puis l’intégralité des Suites plus tard sur Stradivarius, en sachant qu’entre les deux j’ai aussi beaucoup affiné mon jeu sur Montagnana, plus rond et avec la possibilité d’offrir plus de volume sonore que le Guarneri.

L’important avec un instrument reste de trouver sa voix et cela peut être avec un instrument moderne comme avec un ancien. Pour ma part, je pense que le Stradivarius Castelbarco sera le dernier violoncelle. Même avec un très grand orchestre, je sais que je peux pousser et toujours dépasser l’ensemble.

RM : Puisque vous ne le changerez pas, quels sont vos projets pour l’avenir avec votre Stradivarius ?

JV : Depuis le Covid-19, je veux limiter un peu plus les concerts et ne pas en avoir tous les week-ends, mais plutôt me concentrer sur des projets importants, comme l’ouverture de saison du en septembre prochain pour Don Quichotte de Strauss avec . Concernant les enregistrements, je viens de finir un album avec des jeunes autour de Dvořák. Puis je retravaille le Concerto de Lalo, que j’enregistrerai bientôt couplé à celui d’Enric Casals, le frère de Pablo. J’ai donc beaucoup de travail sur ces deux partitions et je n’ai aussi jamais enregistré Schelomo alors que c’est l’ouvrage que j’interprète le plus depuis longtemps.

Plus globalement, je veux maintenant trouver un sens à chaque chose et surtout éviter de tomber dans une routine. Cela passe donc également par le répertoire contemporain déjà évoqué, et pour lequel dans la saison à venir sera créée en avril 2023 de la nouvelle pièce de à Hambourg.

Crédits photographiques : Portrait © Mat Hennek. En concert © Olivier Killig

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