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Pinchas Steinberg, président du jury du 5e Concours Evgeny Svetlanov

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Après Alexander Vedernikov en 2018, est le président du jury du 5e Concours international de chef d’orchestre Evgeny Svetlanov qui se déroule du 2 au 6 juin. Il nous livre sa vision de ce que doit être un chef et ce qui l’a conduit à mener sa longue carrière de plus d’un demi-siècle aujourd’hui.

ResMusica : , vous êtes le président du jury du 5e Concours International Evgeny Svetlanov. Tout d’abord, avez-vous connu le chef ?

Pinchas Steinberg : Je ne l’ai jamais rencontré. C’était un très grand chef russe avec une très grande réputation, qui a fait vivre la musique le siècle dernier et principalement le répertoire russe, pour le faire encore mieux connaître en Europe.

RM : Aujourd’hui, que représente pour vous cette position de président du jury d’un concours de jeunes chefs d’orchestre ?

PS : L’intérêt principal d’une compétition comme le Concours Svetlanov est de découvrir de nouveaux talents, et également de sentir le potentiel de la nouvelle génération. On m’a proposé de faire partie du jury, puis d’en être le président, tâche que j’ai accepté. C’est une position où l’on discute beaucoup avec les autres membres pour savoir qui l’on retient ou non pour le tour d’après, puis pour les prix. Mais c’est aussi une grande responsabilité, car à partir du moment où vous remettez un prix, vous mettez en avant quelqu’un auprès de la presse, alors il faut être sûr que le vainqueur saura tenir la pression.

Les gens veulent de la nouveauté, mais nous devons faire attention, car nous mettons en avant de jeunes hommes et femmes qui n’ont pas encore beaucoup d’expérience. La première chose que l’on vérifie alors est l’attitude des candidats par rapport à l’orchestre, plus particulièrement ici par rapport à une formation du niveau du Philharmonique de Monte-Carlo. Il faut voir ce dont ils sont capables en quelques minutes, ce qu’ils peuvent faire ressortir de musiciens qui ont eu devant eux les plus grands chefs. L’attitude des musiciens et leur attente par rapport à un chef est une très grande pression, excellemment décrite par exemple par Bruno Walter dans ses mémoires.

RM : Comparé à votre longue expérience, que recherchez vous principalement chez un jeune chef ?

PS : Premièrement, lorsqu’ils répètent avec l’orchestre, les chefs dirigent puis doivent corriger certaines parties. Je vérifie comment ils le font, s’ils le font dans le bon sens et s’ils proposent quelque chose de pertinent pour l’orchestre en face de d’eux, puis enfin si leurs corrections s’appliquent bien. Cela vient de l’intelligence et de la capacité à proposer des idées, mais aussi de la personnalité et du charisme, qui créent une véritable réaction chez les musiciens. Si quelqu’un de très talentueux est trop timide, malgré son talent, l’orchestre le ressentira et ça ne fonctionnera jamais tout à fait.

En temps que jury, nous avons à prendre en compte toutes ses composantes et à évaluer quels candidats sont les plus pertinents. Dès les quarts de finale cette année, les candidats étaient très talentueux et il a été difficile d’en départager certains. En demi-finale aussi, mais l’un d’entre eux vraiment intéressant a malheureusement trop parlé, et les orchestres n’aiment pas cela, surtout dans le monde d’aujourd’hui où tout va vite. On peut penser que le fait de parler beaucoup va permettre de mieux montrer les choses, mais si vous avez quelque chose à montrer, montrez-le, ne le racontez pas pendant des heures !

J’ai été super-soliste dans un orchestre avant de devenir chef et je me rappelle certains chefs qui nous coupaient tout le temps ; cela avait pour défaut principal de casser la concentration et il en ressortait trop rarement de grands concerts ensuite. Si vous savez qu’il faut plus de sensualité dans une pièce, ne racontez pas l’histoire de l’œuvre pendant cinq minutes ; demandez juste plus de sensualité et montrez-le aux musiciens : ils suivront !

RM : Quand vous travaillez avec un orchestre, vous ne lui parlez donc pas beaucoup ?

PS : Tout d’abord, je joue, en sachant exactement ce que je veux, mais en laissant faire l’orchestre. Puis je recommence depuis le début et s’ils font les mêmes erreurs, je les arrête, mais pas tout de suite, seulement quand la concentration redescend et que je peux stopper le geste. Il faut donc trouver une balance entre ce que l’on a en tête et ce qu’on vous renvoie, c’est comme cela que l’on acquiert de l’expérience. On ne peut pas être un chef de 24 ou 25 ans et vouloir totalement changer le son d’un orchestre, car en réalité, on ne le connait pas tout à fait soi-même. Il faut garder de l’humilité.

Pour moi, le monde de la musique va aujourd’hui trop vite, pas seulement pour les chefs, mais aussi pour les solistes. J’ai longtemps été violoniste en orchestre, mon professeur de violon était une légende [Jascha Heifetz], un ami habitué de la maison était une légende [Arthur Rubinstein], et j’ai grandi avec eux. Si je compare avec les jeunes grands pianistes ou chefs actuels, j’ai du mal à voir leur tradition et la construction de leur expérience, et du coup, j’ai souvent l’impression d’entendre plus ou moins le même son.

Et puis il y a l’image, de plus en plus importante. Je me suis retrouvé un jour dans un jury où on me demandait de donner le premier prix au candidat n°3. J’ai demandé pourquoi et on m’a répondu « E perché è un bel ragazzo ! » (Parce qu’il est beau garçon !). Alors j’ai répondu : « Est-ce une compétition de beauté, ou de direction d’orchestre ? ». Malheureusement, cette personne n’était pas la seule à le penser et aujourd’hui, l’image a une très grande importance.


RM : En parlant d’image et de monde actuel, le pourcentage de femmes est faible, ce qui est surprenant pour cette phase finale d’un concours de chef : deux sur dix-huit en quart de finale et plus aucune en demi-finale ?

PS : Sur plus de trois cents dossiers, seulement trente-neuf étaient des dossiers de femmes. Quand je suis arrivé pour les quart de finale où mon travail de jury débutait, il restait deux femmes, ce qui par rapport au nombre de dossier représente un pourcentage cohérent : environ 10% retenues. A partir de là, je déteste l’idée de choisir quelqu’un parce que c’est un homme ou une femme, de même que je réprouve l’idée de choisir quelqu’un avant tout pour ses origines ou sa couleur de peau. On doit choisir une personne pour ses simples compétences et entre les quarts et les demi-finales, il y a eu la discussion sur une des deux femmes, mais le jury, pour ses purs compétences, a finalement validé l’homme qui était en balance avec elle. Le sexe n’a eu aucun impact dans cette décision. Aujourd’hui, un orchestre professionnel doit avoir la meilleure qualité possible et si cela vient d’artistes féminines, alors tant mieux, mais ça ne doit pas peser dans la balance pour un choix musical et artistique.

RM : Pour revenir à vous, comment avez-vous choisi vos orientations de carrière jusqu’à aujourd’hui ?

PS : Comme vous le savez, le public, les journalistes et les programmateurs aiment vous mettre dans une boite. J’ai toujours trouvé cela amusant. En France par exemple, j’ai joué beaucoup de Wagner, ce qui n’est pas du tout le cas dans d’autres pays, où je suis considéré avant tout comme un chef pour Verdi ou Puccini, et dans d’autres pour des raretés comme Violanta de Korngold. C’est en réalité mon choix de carrière : ma spécialité a toujours été de ne pas être un spécialiste.

Pour Svetlanov par exemple, il était russe et on lui a mis une étiquette, or il s’avère qu’il jouait merveilleusement la musique russe, mais en réalité, il dirigeait tout. Pour ma part, j’ai interprété pendant plus de quarante ans les plus grandes pièces du répertoire et je ne veux pas être rattaché à l’un d’entre eux. A Sydney, j’ai dirigé Parsifal en concert avec un casting dans lequel se trouvait Jonas Kaufmann, et après cette performance très acclamée, on m’a demandé si je voulais revenir pour diriger Andrea Chénier. C’est exactement comme cela que j’ai mené ma carrière : en acceptant de diriger les œuvres que j’aime. En soi, c’est un vrai privilège, celui d’être convaincu par ce que l’on fait et donc de pouvoir convaincre le public en retour.

Crédits photographiques : Portrait © Liszt Academy/László Mudra & Keith Saunders (Avec Tézier, Westbroek et Kaufmann)

Lire notre compte-rendu :

5e Concours International de Chefs d’Orchestre Evgeny Svetlanov : demi-finale et finale

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