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Rémi Durupt, un chef d’orchestre polyvalent

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Chef d’orchestre soutenu par la Peter Eötvös Contemporary Music Foundation – il était à Annecy en août 2021 avec le maître lors de l’European creative Academy – vient de remporter, à l’automne dernier, le premier prix du Concours international Antal Dorati de direction d’orchestre à Budapest. Il a depuis pris son envol et répond aux invitations des institutions, en France et à l’International, en tant que chef invité. Il revient pour nous sur sa formation et les spécificités d’un métier qui l’occupe aujourd’hui à plein temps.

RM : Une phrase de Peter Eötvös, interviewé pour ResMusica en août dernier, nous avait interpellée : « Pour diriger, il faut être doué », disait-il assez laconiquement. Quel est votre sentiment ?

RD : Je l’entends comme du second degré de la part de Peter. Personnellement, je ne crois pas tellement à l’idée du don ; je dirais qu’il faut être passionné et travailler intensément. Le métier de chef d’orchestre fait appel à de multiples paramètres : savoir analyser les partitions, acquérir certaines techniques dans le bras et développer beaucoup d’humanité et d’écoute. La direction fait appel à un certain nombre de choses complémentaires et c’est cela qui est exaltant ; il faut être polyvalent et flexible dans sa tête. Des dispositions naturelles existent, certes, mais tout le monde peut y arriver. L’apport du maître est irremplaçable ; j’ai la chance d’avoir eu des enseignants passionnés et passionnants, en percussion comme en direction.

RM : Vous avez, en effet, une formation de percussionniste. A quel moment avez- vous ressenti ce désir de direction ?

RD : Il y a plus de dix ans de cela, le jour où, à la HEM de Genève où je poursuivais mes études de percussion, Jean-Jacques Ballet qui s’occupait de l’ensemble contemporain m’a demandé de le remplacer. Je me suis pris au jeu ; j’ai commencé à réfléchir aux enjeux de la direction et à développer ce goût du geste lié à la sonorité des instruments. La percussion a repris le dessus avec le duo Links (Laurent et ) mais la création de l’ensemble du même nom, en 2012, m’a remis le pied à l’étrier. Ainsi, après une initiation passionnante avec Laurent Gay et un prix d’orchestration dans cette même école, je me suis formé avec l’excellent Nicolas Brochot à Évry et fais mes premières armes avec les ensembles Linea de Strasbourg, Dedalo de Brescia (auprès de Jean-Philippe Wurtz et Vittorio Parisi). Mais j’avais également l’envie de découvrir tous les répertoires d’orchestre, de Haydn à aujourd’hui.

RM : Vous avez participé à de nombreuses académies et eu un certain nombre de maîtres… Quel est, à votre avis, et dans l’idéal peut-être, la meilleure école pour apprendre la direction ?

RD : Il y a de multiples écoles de direction, toutes très intéressantes, et celle que j’ai suivie, qui consiste à partir de la musique contemporaine, exigeant rigueur de l’analyse, précision dans la lecture du texte et objectivité dans la restitution, me semble vraiment très formatrice. L’écriture contemporaine permet une réflexion sur la nature du son ; c’est essentiel qu’un chef soit confronté à ce répertoire avant d’aborder les partitions de l’héritage. J’estime qu’il faut avoir les mêmes exigences dans la musique de Grisey que dans celles des symphonies de Haydn. Je veux être ce chef polyvalent et jeter des ponts entre les deux mondes.

RM : Qu’est-ce que vous a apporté de plus spécifique l’invitation de Peter Eötvös dans sa fondation à Budapest ?

RD : Une forme d’efficacité peut-être et un certain pragmatisme, dans la gestion des répétitions par exemple, l’exigence dans le travail et la précision dans le geste ; des choses que Gregory Vajda, son collaborateur dans la fondation, nous a transmises également, auxquelles il faut ajouter la dimension humaine et une grande humilité face à la tâche à accomplir. Le fait d’être sélectionné avec des compositeurs est très stimulant et renforce la confiance en soi. J’ai tissé une belle amitié avec avec qui j’ai le projet d’un concerto pour percussion qu’il va écrire et que je dirigerai prochainement.

« La musique d’aujourd’hui me nourrit. »

RM : Le Prix du Concours international Antal Dorati que vous venez de remporter va sérieusement booster votre carrière ?

RD : J’ai en effet des concerts prévus en Pologne avec un des lauréats du concours Chopin, des engagements en Arménie et en Hongrie avec deux orchestres de Budapest dans des répertoires à la fois classiques et romantiques qui me réjouissent.

RM : Quelle place occupe la musique d’aujourd’hui dans votre agenda ?

RD : Elle reste prédominante mais pas exclusive comme je l’ai déjà souligné. J’ai remplacé dernièrement au pied levé le chef Grant Llewelyn exceptionnellement absent, lors d’un concert avec l’Orchestre de Bretagne où figurait la création d’un concerto pour shakuhachi du japonais Dai Fujikura voisinant les musiques de Mendelssohn et de Jean Cras. Je vais assurer prochainement, au côté Guillaume Bourgogne, les répétitions des chanteurs en mise en scène pour la création de l’opéra de Philippe Leroux, L’annonce faite à Marie, avec l’ensemble Cairn et je suis invité à l’Opéra de Nantes pour diriger La vieille maison de Marcel Landowski l’année prochaine. La musique d’aujourd’hui me nourrit, celle de Steve Reich et d’une multitude de jeunes compositeurs également, que nous jouons avec l’.

RM : Comment travaillez-vous une partition?

RD : Je pars du global pour aller vers le détail. Je m’imprègne d’abord de la partition et d’un certain nombre de choses qui s’y rapporte. Puis je mets « mes doigtés », carrures, battues, départs, et commence à entendre, comprendre l’écriture et les mécanismes du compositeur.

RM : Combien de temps nécessite le travail en amont ?

RD : Difficile à dire car je travaille en général plusieurs partitions en même temps. J’ai dû mettre deux mois pour me familiariser avec The Rake’s Progress, l’opéra de Stravinsky dans lequel je m’efforce de connaître toutes les voix par cœur. Je suis d’ailleurs très heureux d’avoir dirigé trois représentations de cet opéra incroyable, mis en scène par Mathieu Bauer, et qui vient tout juste de recevoir le prix Claude Rostand récompensant le meilleur spectacle lyrique créé en province en 2021-2022.

RM : Votre travail d’approche est-il terminé lorsque vous montez sur le podium pour les premières répétitions avec l’orchestre ?

RD : Certainement pas. Commence au contraire le travail en temps réel qui consiste à réagir par rapport au son que l’on entend. Plus j’acquiers d’expérience en matière de direction, moins je verrouille le travail de répétition. Lorsque la formation n’est pas trop importante, j’aime ménager au sein des familles d’orchestre des temps d’improvisation, une pratique qui m’est familière en tant que percussionniste. Je propose aux instrumentistes de jouer sans battue pour chercher un timbre et rentrer plus librement dans le son.

RM : L’improvisation prend une dimension importante dans votre activité de chef.

RD : Je fais moi-même partie depuis une dizaine d’années de l’Onceim (Orchestre de nouvelles créations, expérimentation, improvisation musicales) dans lequel nous sommes tous des improvisateurs. En m’inspirant de ce modèle, j’ai mis sur pied un nouveau concept de soirée-concert reposant sur le triptyque « répertoire, création, improvisation » que j’ai expérimenté à Poitiers avec beaucoup de succès. Pour cette première édition, l’idée était de partir d’une pièce du répertoire – en l’occurrence La dérive des continents de Tristan Murail -, de demander à un compositeur invité (Mathieu Bonilla) d’écrire une nouvelle pièce dans le sillage de la première, et de terminer la performance par une improvisation collective nourrie de tout ce matériau. Les musiciens font ainsi l’expérience de trois temporalités différentes. L’expérience s’est faite avec une petite formation mais je ne désespère pas de proposer ce genre de travail à un orchestre plus conséquent.

RM : Rémi Durupt, quel est votre rêve de chef aujourd’hui ?

RD : J’aimerais diriger une des grandes symphonies du répertoire, de Mahler, de Bruckner ou Chostakovitch, des corpus que le confinement m’a permis d’approfondir… et d’en savourer ainsi tous les délices sonores !

Crédit photographique : © Bálint Hrtokó

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