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Un récital trompette et orgue hors des sentiers battus aux rencontres musicales de Cambrai

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Cambrai. Église Saint-Géry. 3-VII-2022. Festival « Les Rencontres Musicales ». Giovanni Buonaventura Viviani (1638-1693) : sonata prima et seconda pour trompette et orgue ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : prélude et fugue pour orgue en sol majeur BWV 541 ; Jean-Michel Damase (1928-2013) : première prière sans paroles, pour trompette et orgue ; Felix Mendelssohn (1809-1847) : sonate pour orgue op. 65 n° 6 en ré mineur, extrait : choral et variations ; Henri Tomasi (1901-1971) : La Semaine Sainte à Cuzco, pour trompette et orgue ; Béla Bartók (1881-1945) : Six danses populaires roumaines Sz.68, transcription pour orgue de Jean-Baptiste Robin ; Jean-Baptiste Robin (né en 1976) : Récits héroïques, pour trompette et orgue. Andre Schoch, trompette ; Jean-Baptiste Robin, orgue

Le Festival des rencontres musicales de Cambrai met en exergue le patrimoine artistique et instrumental local avec un programme assez inattendu par le trompettiste berlinois et l’organiste et compositeur .

À la suite de la destruction sous la Révolution française de la cathédrale gothique de Cambrai, l’église Saint-Géry demeure en ses fondations l’une des plus anciennes églises de la ville : l’édifice actuel est une élégante synthèse entre style baroque des Pays-Bas et classicisme français.
L’orgue romantique conçu par le facteur parisien Mercklin-Schütze au XIXe siècle a beaucoup souffert des bombardements à la fin de la Grande Guerre, et après diverses tentatives de restauration, a été repensé à neuf par la manufacture Godefroid en 1978, en parfaite harmonie avec le style du bâtiment : l’instrument (trois claviers et pédaliers) est conçu dans l’esthétique classico-romantique de l’Allemagne, et pallie l’absence de positif de dos par un bel étagement des plans sonores, avec notamment un positif de type « pectoral » et ces jeux de récit « postés ». Outre une nomenclature de jeux adaptée, le choix du tempérament inégal Kirnberger III le rend idéal pour pratiquer le répertoire germanique des origines au début du Romantisme. L’instrument est régulièrement entretenu et complété depuis sa reconstruction : réharmonisation en 1998, relevage des sommiers dix ans plus tard, ajout d’un jeu de trompette de huit pied au grand orgue en 2015.

au cours de ses trois interventions solistes met en exergue les qualités assez superlatives de l’instrument. La noblesse du plenum et la richesse des jeux de rangs sont sollicitées dans une version altière du solaire BWV 541 de , juste un peu sage de tempo, adapté il est vrai à la richesse de l’acoustique locale, dans le prélude très italianisant, mais d’une parfaite lisibilité et d’une virtuosité consommée dans la fugue à quatre voix, supérieurement articulée au fil de ses méandres contrapuntiques autour d’un sujet aux entêtantes notes répétées. Le choral et ses quatre variations (sur le Vater unser im Himmelreich, le Notre père allemand de la Réforme), extraits de la sixième sonate pour orgue opus 65 de permettent d’explorer par une registration inventive et colorée les jeux solistes de l’instrument particulièrement bien adapté à l’œuvre. Cette interprétation déliée, émouvante mais aussi solidement dramatique- variation II, coda– nous fait regretter l’absence cette après-midi de la fugue et surtout du sublime et charmeur Andante final, qui donne tout son sens à l’œuvre entière. Enfin, l’organiste versaillais livre sa propre transcription des célébrissimes Danses populaires roumaines de , explorant ici d’avantage la synthèse flûtée de l’instrument, avec une registration tour à tour piquante et poétique (la lancinante quatrième danse) voire humoristique (la troisième).

Mais ces pages, aussi brillantes ou sublimes soient-elles, viennent surtout en contrepoint des interventions solistes d’. À trente-quatre ans, ce sensationnel trompettiste est membre de l’Orchestre philharmonique de Berlin, après avoir déjà œuvré, excusez du peu, au Deutsche Oper de la capitale allemande, au Gewandhaus de Leipzig ou à la Philharmonie de Hambourg ! La connivence avec l’organiste français est patente : plutôt que de sacrifier à un patchwork de transcriptions parfois douteuses et souvent éculées liées à la formule, nos interprètes ont choisi quatre œuvres originales destinées à cette distribution, avec pour chacune d’entre elles le recours à un instrument soliste différent, au vu des tessitures sollicitées ou tonalités abordées.

Les deux courtes sonates, très fraîches, joviales, mais un peu courtes d’idées, du compositeur florentin actif à Innsbruck , sont les seules sonates de l’âge baroque originellement destinées à la formule qui nous soient parvenues. Elles constituent une agréable mise en appétit.

La première des trois prières sans paroles de Jean Michel Damase, avec ses effluves melliflues révèle, grâce à des interprètes experts, des vertus coloristes et quasi impressionnistes assez inattendues. La deuxième prière, plus académique et prévisible, donnée en bis, emportera moins notre adhésion.

Le Marseillais d’origine corse a composé dès 1946 un des plus fameux concerti pour trompette contemporain, mais la courte évocation de la Semaine Sainte à Cuzco, autre pièce de choix du répertoire de l’instrument, est bigarrée et pleine de couleurs parfois plus fauves ; elle se révèle aussi une suave méditation sur le Temps de la Passion. La pureté d’intonation, la brillance du jeu d’Andre Schoch (usant ici de la trompette piccolo en si bémol) n’appellent que des éloges. La registration habile de l’organiste pallie au mieux l’absence de boîte expressive de l’orgue local au fil de l’importante section centrale.

Enfin, Jean-Baptiste Robin révèle tout son talent et son originalité de compositeur-organiste dans ses trois brefs Récits héroïques. Cette quasi-sonatine à programme évoque depuis son appel liminaire, jusqu’à son épopée terminale, en passant par le portrait d’un Ange Noir, le récit d’un combat intérieur, symbolique et parfois rebelle, sous les atours d’une harmonie drue et d’un discours plus tranchant. En compagnie de l’auteur, Andre Schoch en livre une version exemplaire d’engagement et de musicalité, conclusion d’un récital marquant tant par la cohérence de sa conception originale que par la classe superlative de sa réalisation technique.

Crédits photograhiques : orgue de Saint-Géry, Cambrai © Dominique Dedours
Jean -Baptiste Robin
© Anaëlle Trumka
Andre Schoch
© Felix Broede 

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Cambrai. Église Saint-Géry. 3-VII-2022. Festival « Les Rencontres Musicales ». Giovanni Buonaventura Viviani (1638-1693) : sonata prima et seconda pour trompette et orgue ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : prélude et fugue pour orgue en sol majeur BWV 541 ; Jean-Michel Damase (1928-2013) : première prière sans paroles, pour trompette et orgue ; Felix Mendelssohn (1809-1847) : sonate pour orgue op. 65 n° 6 en ré mineur, extrait : choral et variations ; Henri Tomasi (1901-1971) : La Semaine Sainte à Cuzco, pour trompette et orgue ; Béla Bartók (1881-1945) : Six danses populaires roumaines Sz.68, transcription pour orgue de Jean-Baptiste Robin ; Jean-Baptiste Robin (né en 1976) : Récits héroïques, pour trompette et orgue. Andre Schoch, trompette ; Jean-Baptiste Robin, orgue

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