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Un ardent et bouleversant Winterreise au Festival Berlioz

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La Côte-Saint-André. Église. Festival Berlioz. 21-VIII-2022. Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D. 911, op.89. Samuel Hasselhorn, baryton ; Philippe Cassard, piano.

Ardent hiver au cœur de l’été berliozien, le Winterreise de Schubert, interprété par le baryton et le pianiste , n’a pas été un voyage comme les autres au Festival Berlioz.

 

Des voyages, n’a cessé toute sa vie d’en imaginer et d’en faire, embrassant le monde entier de ses rêves. De Londres à Moscou où il gagna la gloire, mais aussi en pensées et en musique vers des terres plus lointaines encore. ne fit qu’un voyage, et encore pas si loin, à Gastein, dans la campagne autrichienne. Il y en eut cependant un autre, le dernier, mais en musique, et ce fut le Winterreise, un an avant sa mort. Berlioz vouait une grande admiration au compositeur viennois et à ses lieder, dont il écrivit une transcription pour ténor et orchestre du Roi des Aulnes. Si ses Nuits d’été (que l’on entendra le lendemain soir au Festival) évoquent aussi la perte, l’absence, la mort, le Voyage d’hiver est une errance, chante la solitude, la mort annoncée. Point de saison nouvelle assortie de ses promesses, point de brise d’été pour Schubert qui se sait alors malade et condamné. Mais l’exclusion du monde. Le voyageur de son Winterreise est partout un étranger (Fremd bin ich eingezogen, Fremd zieh’ ich wieder aus – étranger je suis arrivé, étranger je repars), indésirable dans la maison de la bien-aimée, dans le village où les chiens le chasse, dans la maison d’hôtes où il aimerait trouver repos. Seules réalités, des larmes gelées, la brûlante glace de l’hiver, et une route, « d’où personne n’est encore revenu » (20-Der Wegweisser), le reste n’étant qu’illusions. 

L’église de la Côte-Saint-André s’est remplie en cette fin d’après-midi. Quatre abat-jour autour du piano diffusent une lumière tamisée. qui connait Schubert comme sa poche a depuis longtemps sous les doigts ce cycle de 24 lieder que vient interpréter avec lui le jeune baryton allemand , Premier Prix au Concours Reine Élisabeth en 2018 (lire notre interview). A peine ont-ils commencé avec Gute Nacht (1.Bonne nuit), au tempo allant et décidé, juste ralenti sur Will dich im Traum nicht stören (« En tes rêves je ne te dérangerai point »), que l’on réalise déjà à quel point ce Winterreise qu’ils donnent d’un trait promet d’être captivant. Commençons par saluer « la performance » du chanteur : il faut une endurance particulière pour chanter ce cycle de plus d’une heure sans avaler la moindre goutte d’eau, pour le chanter de cette manière, sans relâcher la concentration, la tension émotionnelle, sans s’extraire entre deux lieder, ne serait-ce qu’une seconde, de la densité de cette musique. Une musique dont nul ne sort indemne, tant elle ébranle en profondeur. Côté piano, ce n’est pas moins intense : la moindre note jouée par Philippe Cassard pèse de tout son poids, chaque accord a sa couleur, sa densité, sa présence, l’un fait frissonner l’âme (12-Einsamkeit), un autre arrache une larme (23-Die Nebensonnen)…Sur ce parfois presque rien pianistique, mais toujours puissamment expressif, la voix de Samuel Hasselhorn pose ses couleurs, ses intonations. Les deux musiciens partagent la même compréhension profonde du poème de Wilhelm Müller et de la partition de Schubert qui recèle de détails. Ils enchaînent les lieder souvent sans pause, dans la continuité du flux musical, l’un prenant naissance dans l’extinction du précédant. Ainsi Der Stürmische Morgen (18. Le matin orageux) débute dans la pédale du point d’orgue final d’Im Dorfe (17. Au village) et Taüschung (19. Illusion) lui emboîte le pas sans un soupir de plus. Mais ils marquent un silence avant Der Wegweiser (20. Le poteau indicateur), qui annonce le début du renoncement, de la résignation du « héros »: le Dernier espoir (16. Letzte Hoffnung) est loin à présent…

Héroïque il l’est assurément, ce voyageur rejeté du monde qu’incarne littéralement Samuel Hasselhorn. Nul besoin de comprendre l’allemand pour suivre pas à pas son chemin de croix ! Il y a au départ dans sa voix et dans l’ardeur de sa diction à la fois la révolte, l’amertume, la rage, mais aussi une force vitale, une volonté farouche, une combativité (2. Die WetterfahneLa girouette). Sa voix prégnante, lyrique, au timbre magnifiquement projeté, est loin d’être lisse et monochrome. Il la module au fil du texte dont il distille les mots. Elle se teinte d’accents métalliques pour dire l’âpreté (2. Wetterfahne), mais elle se fait ronde et sombre dans Gefrorne Tränen (3. Larmes gelées), chaude et veloutée puis âcre à nouveau dans Der Lindenbaum (5. Le tilleul). Le ton est impatient et fébrile dans l’emportement d’Erstarrung (4. Engourdissement), mais s’adoucit sur « Mein Herz », laissant percer la fragilité, l’émotion, la tendresse même, ici et surtout dans Auf dem Flusse (7. Sur le fleuve). Dans Rast (10. Repos) le pas s’alourdit, la lassitude gagne : plombés, les accords à contretemps au piano (accents sur les temps « faibles » des mesures) amplifient ce sentiment, la voix s’épuisant sur les derniers vers. Si elle rayonne de toute sa plénitude et de son éclat dans la tonalité majeure de Die Post (13. La malle-poste), et retrouve une dernière fois de la vigueur dans Mut ! (22. Courage ! ), elle se fait ténébreuse et presque éteinte sur « Wein’ auf meiner Hoffnung Grab » à la fin de Letzte Hoffnung (16.Dernier espoir), et blanche, non pas vraiment détimbrée mais comme vidée de sa consistance dans Die nebensonnen (23. Les soleils fantômes), puis dans le fantomatique Der Leiermann (24. Le joueur de vielle). Enfin lisse et douce, celle d’un homme au bout d’un chemin qui l’a conduit à l’acceptation, elle s’enfle une toute dernière fois sur « Willst zu meinen Liedern Deine Leier dreh’n ? » (« veux-tu pour mes chants tourner la vielle? »). Car le chant doit demeurer envers et contre tout, et Samuel Hasselhorn n’aura jamais cessé de chanter de sa voix belle, pleine et poignante. Et le piano de Philippe Cassard avec lui, dans le vertigineux Rückblick (8. Regard en arrière), dans le rêve contrarié de Frühlingstraum (11. Rêve de printemps), dans l’affliction de Der greise Kopf (14. La tête de vieillard), délicatement dans Die Krähe (15. La corneille), avec ferveur dans le choral final de Das Wirtshaus (21. L’auberge), et enfin avec une touchante poésie dans les tours de vielle aux inflexions finement ciselées de Der Leiermann. 

La gorge serrée, au bord de larmes qui, elles, ne furent pas de glace, on a applaudi longuement cet exceptionnel et inoubliable Winterreise. 

Crédit photograhique : © Festival Berlioz/Bruno Moussier

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