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Felix Mendelssohn-Bartholdy et ses voyages suisses

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Dans la maison d’Abraham Mendelssohn, fils du philosophe Moses Mendelssohn, on insiste sur une éducation à large échelle, humaniste, ainsi que sur l’exercice physique. Et les voyages : rien de plus instructif !

Les chutes du Rhin près de Schaffhouse – Image libre de droit

En 1821, on visite en famille la Suisse lointaine, où l’on zigzague à travers le pays pour se fixer finalement dans la cité d’Interlaken. Felix est dans tous ses états : le Quatuor pour piano et trio à cordes op. 1 composé sur place, fait voir son humeur juvénile, une œuvre superficielle et débordante de gammes et arpèges pour le pianiste. Mais le petit se montre également sensible au patrimoine folklorique du lieu : c’est ainsi que, de retour à Berlin, il écrira ses 11 symphonies pour cordes où certaines mélodies entendues en Suisse réapparaissent en écho, comme par exemple dans le Scherzo de la Symphonie n° 9, où le manuscrit contient la remarque « Schweizerlied », un spécimen où la mélodie s’évanouit par une tyrolienne en écho. Ou de façon plus tangible encore au n° 11 dont le Scherzo reproduit telle quelle une chanson de noces de l’Emmental (Berne) où la fiancée vient de se rendre compte que les belles années en famille sont révolues, les ponts coupés. Voici la mélodie tirée de l’almanach publié quelques années auparavant :

…et la version de Mendelssohn dans sa symphonie :

1831 : Ayant été présenté par son professeur Zelter à Goethe à Weimar (qui l’a comparé à Mozart) et après la lecture de son « Voyage en Italie », Mendelssohn part pour Rome et Naples sur les traces du grand poète.

1831 : deuxième voyage en Suisse du 6 août au 4 septembre

De retour d’Italie, Mendelssohn rejoint le Lac Léman en passant par le col du Simplon et le Valais. Vevey (Montreux) sera son point de départ pour un trekking de plusieurs semaines. Ce qu’il ignore : les régions alpines vont subir les orages les plus violentes depuis des générations pendant ces jours d’été 1831. Le 9 août, il écrit depuis le hameau de Wyler près d’Interlaken : « Huit heures de pluie torrentielle sans interruption (…) La Kander (la rivière), un diable, était hors d’elle. Elle enrageait, écumait… » Et le lendemain, depuis le Lac de Brienz : « Tous les ponts sont arrachés, les passages bloqués (…) tout est en ébullition… » Le 10 août, son message pour Berlin : « J’ai passé une journée merveilleuse, j’ai dessiné, composé et bu l’air frais. Je suis allé à cheval à Interlaken, on ne passe plus à pied, tout est inondé. » Interlaken lui rappelle l’enthousiasme lors du séjour en famille d’il y a 10 ans. Il compose un « Abendlied » sur une idylle orientale de Heinrich Heine, un texte en violent contraste avec la situation du moment.

La prochaine étape : les montagnes de l’Oberland bernois, avec Grindelwald aux pieds des trois « Mages » : Eiger, Mönch et Jungfrau.

C’est là qu’un vieux berger l’invite à venir fêter sur l’alpage ; et le lendemain, après une montée en trombe on rejoint la Wengernalp à 1900 m., où la fête va déjà bon train. Mendelssohn, essoufflé, n’hésite pas à trinquer avec les bergers et à participer aux danses paysannes, histoire de relâcher pour une fois ses manières distinguées de grand-bourgeois berlinois. Que la montée jusqu’à l’alpage ait été un tour de force, soit. Mais les ambitions de notre alpiniste ne sont pas encore comblées : Sachant que l’année d’avant on avait construit une auberge sur le Faulhorn, le premier hôtel européen à cette altitude-là : quelle aubaine ! Notre randonneur veut à tout prix en profiter, et voilà qu’il y monte, pour loger à 2’681 m. ! Le 15 août, il en témoigne dans une autre lettre : « Huh, comme j’ai froid ! Dehors il neige, les bourrasques y font rage (…) Nous avons dû marcher dans la neige – et me voilà arrivé. Tout est hivernal : chambre chauffée, neige profonde, des gens frileux et mécontents – Je me trouve dans l’auberge la plus haute d’Europe. »

Mendelssohn n’a pas envie de composer ni de dessiner par ces intempéries. Il se lance sur la voie des cols alpin, et après avoir franchi le Grimsel et la Furka, on se retrouve dans les vallées du canton d’Uri où il se réjouit d’emprunter la nouvelle route à côté du « Pont du Diable », dans les gorges de la Schöllenen. A Flüelen, on s’embarque pour longer les rives du Lac des Quatre Cantons, destination Lucerne. Ces rives mémorables (Rütli, Tellsplatte) lui inspirent de longs commentaires sur le Guillaume Tell de Friedrich Schiller. A Lucerne, il récupère la correspondance de sa famille pour se rendre aussitôt à Engelberg, au monastère situé aux pieds du Titlis. Les moines sont impressionnés par la virtuosité de l’organiste, et il va les éblouir avec des improvisations sur les plus grandes orgues de la Suisse, un concert dont il rappelle tous les détails dans une lettre du même jour à Fanny.

On ne quittera pas la Suisse centrale sans avoir escaladé le Rigi. Notre voyageur s’engage sur les sentiers d’accès sous la pluie et le brouillard, mais depuis le sommet il embrasse un horizon infini au-dessus des nuages. Sa lettre montre son euphorie, faisant le bilan des lacs et des villes à localiser au loin…

La descente du lendemain le conduit vers l’est jusqu’à Walenstadt sur les rives du Walensee, où il repère de nouveau les orgues du lieu pour venir dégourdir les jambes, de même à Sargans le jour suivant, où il s’agit de bricoler d’abord la réparation de l’instrument. Son projet de rejoindre ensuite le pays d’Appenzell ne pourra pas se réaliser : on lui fait comprendre que la neige et la sauvagerie du temps l’empêcherait d’y accéder. C’est alors qu’il se contente d’une marche vers le nord jusqu’à St-Gall, station dont il dit : « …ici je me sens tout à mon aise, après la tempête et l’orage (…) on sonne pour le repas et je veux m’y délecter comme un abbé. » Le voyage à travers la Suisse va s’achever le 5 septembre à Lindau (Lac de Constance) d’où Mendelssohn rejoindra Munich.

Itinéraire à pied du sud-ouest au nord-est

1842 : troisième voyage en Suisse

Suite à l’invitation pour un festival à Lausanne, Mendelssohn revient en Suisse, accompagné de sa femme Cécile et de son frère et sa belle- sœur. Un séjour prolongé à Interlaken répond au désir de revoir ce lieu de charme connu lors du premier voyage. Les jours de relaxe lui permettent de se consacrer au dessin, d’écrire. Dans une lettre à sa mère, il note : « Cette fois je dessine avec acharnement, installé sur les hauteurs en tâchant de reproduire les montagnes… » Son coin favori à Interlaken : les arbres géants près de la rive, quartier du château.

Les années suivantes sont marquées par une activité inlassable comme pianiste, compositeur et au pupitre, mais une tournée triomphale en Angleterre finit par une chute vertigineuse dans la déprime : Il vient d’apprendre que sa sœur Fanny, âgée de 42 ans, est morte d’une apoplexie lors d’un concert qu’elle a donné en privé à Berlin.

1847 : quatrième voyage en Suisse

Après ce choc, Mendelssohn a besoin de repos. Où trouver son lieu de répit, son refuge, sinon en Suisse ? C’est avec sa jeune famille qu’il revient dans sa terre d’élection. Ce nouveau séjour suisse lui permettra de s’adonner à l’aquarelle, de peindre à loisir (il s’était initié à la technique de l’aquarelle les années d’avant à Francfort et certaines aquarelles sont des remaniements de dessins réalisés lors des voyages précédents).

Interlaken sera de nouveau son point d’attache. Dans ses souvenirs d’enfance se mêlent son deuil et la rancune après la perte de sa sœur Fanny. Mendelssohn se lance dans une dernière composition, en laissant libre cours à ses émotions : son Quatuor à cordes no. 6 en fa mineur op. 80. Déjà, les trémolos furibonds du début nous parlent de la rage d’une âme bouleversée : les quatre musiciens se précipitent dans le tumulte, en restant attachés à un lugubre fa mineur, ne s’ouvrant que rarement vers des modulations en majeur. Cette fureur se prolonge encore au deuxième mouvement (Allegro assai) où un course syncopée à la hussarde et des passages ff à l’unisson soulignent les secousses émotionnelles du compositeur.

Ce n’est que dans l’Adagio où il retrouve son calme, avec un chant déchirant le cœur, un adieu à sa Fanny bien-aimée. Certains définissent ce quatuor comme le « requiem » pour sa sœur.

Mais au cours de la finale, l’excès de vitesse conduit à un galop époustouflant où la rage reprend le dessus :

De retour à Leipzig, -Bartholdy succombe à l’âge de 38 ans, en novembre 1847, à une hémorragie cérébrale, 6 mois après sa sœur Fanny.

SOURCES

ARFINI Maria Teresa, , L’Epos, Palermo, 2010.

DUTERMEISTER Peter (Hrsg.), Felix Mendelssohn-Bartholdy, Eine Reise durch Deutschland, Italien und die Schweiz, Heliopolis, Tübingen, 1998 (3e éd.)

JACOB Heinrich Eduard, Felix Mendelssohn und seine Zeit, Fischer, Frankfurt a.Main, 2016.

GALLUSSER Lion, Mendelssohn und die Schweiz, article internet pour le cycle Mendelssohn de la Tonhalle Zurich, 2021.

Crédits photographiques : Lucerne, Hofkirche et vue vers le Rigi (image de une) © Image libre de droit ; Les chutes du Rhin près de Schaffhouse © Image libre de droit

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