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La noble amitié d’Ivan Sollertinsky et Dimitri Chostakovitch

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Rares sont les compositeurs soviétiques à avoir bénéficié d’un intérêt aussi massif et constant de la part du milieu artistique que Dimitri Chostakovitch, aussi bien de son vivant que depuis sa disparition en 1975. Sa musique, ses idées publiques ou cachées, chaque pan de son existence, scrutés sans relâche par un régime politique autoritaire, ont fait l’objet de commentaires incessants de la part du monde musical, littéraire, et plus largement artistique. Les aléas et les dangers réels et menaçants du pouvoir politique dictatorial sous Staline et ses successeurs ont ponctué sa vie, ses comportements et les réactions plus ou moins opportunistes de ceux qui furent amenés à se prononcer sur ses faits et gestes, ses options humanistes et sa musique au filtre d’analyses perturbées par les peurs,les intérêts et les calculs immédiats. Cette galerie consacre des tranches de vie du monde musical soviétique centrées sur la personne et l’œuvre de Chostakovitch par ceux qui l’ont approché. Pour accéder au dossier complet : Chostakovitch par ses contemporains soviétiques

 

La rencontre entre et Ivan Sollertinsky déboucha sur une complicité, un respect et un enrichissement réciproque comme il en existe peu dans l’histoire des relations humaines.

Chostakovitch a fréquenté énormément de personnalités soviétiques avec plus ou moins d’intimité et d’authenticité, mais ses rapports avec Ivan Sollertinsky l’ont porté a summum de l’amitié unissant deux individus de grande valeur humaine et artistique.

Ivan Sollertinsky, né en 1902, cinq années avant Chostakovitch, était, de l’avis général, formidablement érudit et intelligent. Il manifestait une grande aisance et une maîtrise consommée dans divers domaines, qu’il s’agisse du théâtre, des arts, des langues (il en parlait une douzaine). Il opta finalement pour une carrière musicale devenant professeur au Conservatoire de Leningrad, directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Leningrad et surtout un conférencier brillant et recherché, en particulier pour ses étincelants avant-propos de concerts. Il fonda des cercles dont les activités étaient centrées sur Gustav Mahler et Anton Bruckner dont il favorisa plusieurs premières exécutions en Union Soviétique.

Une histoire d’amitié

Les deux jeunes gens s’étaient brièvement croisés en 1921, sans plus. En 1926, ils se rencontrèrent de nouveau à l’occasion d’une réunion au cours de laquelle ils passaient des examens de marxisme-léninisme imposés par le pouvoir soviétique. Impressionné, Dimitri constata l’étendue des connaissances d’Ivan. Mais ce n’est que peu de temps après, par l’entremise d’une autre personnalité, que leurs relations allaient prendre un essor inattendu. A cette époque, le jeune compositeur fréquentait assidument le chef d’orchestre (1883- 1961) qui officia comme directeur du Philharmonique de Leningrad entre 1925 et 1929. Il dirigea la création triomphale de la Symphonie n° 1 de son élève le 12 mai 1926. Plus tard, il choisira de s’expatrier et de poursuivre une magnifique carrière européenne puis américaine.

Musicalement et socialement, en dépit de quelques brouilles intermittentes, Malko représenta une étape notable dans la progression du jeune et déjà célèbre compositeur. C’est donc au domicile du chef que Dimitri (19 ans) rencontra et apprécia vraiment la personnalité d’Ivan Sollertinsky, âgé de 25 ans. Malko fut le témoin et l’initiateur de la naissance de cette belle amitié et de son développement durant des années. « J’ai présenté Ivan à Mitia. Ils devinrent rapidement amis et finalement ne pouvaient plus être vus l’un sans l’autre. » Et, de préciser : « Quand Chostakovitch et Sollertinsky étaient ensemble, ils étaient toujours un peu bébêtes… alternant plaisanteries et propos sérieux et savants, tour à tour brillants et austères ; ils partageaient leurs émotions… », mais également leurs impressions face aux musiques écoutées, aux lectures partagées ou non. Exalté, Dimitri (ou Mita pour les intimes) confia à sa sœur Zora qu’il venait de rencontrer un nouvel et merveilleux ami : Ivan Ivanovich Sollertinsky. Dès lors, ils se fréquentèrent quasi quotidiennement, des journées entières. Zora rapporta également l’étendue exceptionnelle de sa culture et souligna aussi le timbre grinçant de sa voix. Elle confirme également qu’ils devinrent très vite inséparables.

La première femme d’Ivan, Irina Derzayeva, a laissé cette description. Les deux compères se retiraient longuement dans l’appartement du couple et parlaient à n’en plus finir. Pour elle, ils étaient tout simplement tombés amoureux. Inséparables. Elle précise que Sollertinski ne se lassait pas de répéter : « Chostakovitch est un génie. On le comprendra avec le temps. » La seconde épouse d’Ivan confirma ce lien exceptionnel en précisant : « Simplement, ils s’aimaient passionnément et ne pouvait dissimuler leur plaisir d’être ensemble. »

Dès lors, cet homme aux multiples qualités devint un des plus proches amis de et même son précieux confident. Il ne ménagea pas son énergie et sa réputation en défendant avec passion la musique de son ami Dimitri. Aux étapes successives de son parcours créateur, ce dernier bénéficia régulièrement des encouragements et des commentaires positifs d’Ivan. Ivan lui apporta son franc soutien notamment à l’époque de la composition (1927-1928) et de l’exécution du Nez à Leningrad le 18 janvier 1930, le premier opéra de son ami, qui recueillit d’abord un réel succès public, avant de commencer à pâtir de critiques officielles défavorables.

Dès le début des années 1930, Sollertinsky publia des articles relatifs aux nouvelles partitions de son ami et s’impliqua à l’occasion de nombreux débats les concernant. Il remarqua que Dimitri n’avait que peu à voir avec ce que véhicule le créateur romantique typique, se dispensant d’attendre l’inspiration et écrivant, avec une rapidité confondante et sans longue préparation, sous l’influence d’une maîtrise d’écriture phénoménale. L’ami musicologue savant et débateur passionné se prononçait sans compter autant sur la musique légère que sur les partitions dites sérieuses ; il était devenu l’un des grands spécialistes soviétiques de l’œuvre de Gustav Mahler. De plus, il amena son ami à apprécier la musique de Brahms, d’Offenbach, de Johan Strauss et de Bruckner.

Plus tard, vers 1936, à l’époque des débats particulièrement houleux autour l’opéra Lady MacBeth de Mzensk, son deuxième opéra, la disgrâce officielle toucha de plein fouet la vie et l’œuvre de Chostakovitch. Son existence même était sérieusement menacée par le courroux de Staline et de ses sbires dociles. Ivan lui apporta courageusement un appui sans faille. Il s’engagea parfois imprudemment, par exemple en proférant que la musique soviétique portait en elle quelque chose de provincial. La condamnation et la mise à l’index de la musique de Chostakovitch furent précédées et accompagnées de l’abandon marqué de la grande majorité de ses collègues, prudents, apeurés ou jaloux. Sollertinsky, lui, campa sur ses positions plus que bienveillantes. Les échecs enregistrés par certains opus ne décourageaient pas le critique même si, en plusieurs occasions, ce dernier avait souligné les risques artistiques et esthétiques, finalement assumés par le compositeur (par exemple pour Clair Ruisseau).

Chostakovitch craignit terriblement d’être déporté ou éliminé par une puissance politique sans limite et allait garder de profondes et durables séquelles psychologiques de cette proximité imposée avec la mort. La défense de Sollertinsky ne suffit pas à apaiser les menaces et les décisions du pouvoir d’interdire une grande partie de son catalogue. Néanmoins, la présence constante et bienveillante de son ami lui fut d’une aide indéniable.

Le succès public triomphal de son extraordinaire Symphonie n° 5 signa son retour en grâce lors de la création qui se déroula à Leningrad avec l’orchestre de la ville placé sous la direction du légendaire le 21 novembre 1937. Au plan de la critique, l’opposition entre convaincus et dénigreurs persista, cela va sans dire, mais avec moins d’intensité.

L’invasion surprise et brutale par l’armée allemande d’Hitler de la Russie soviétique de Staline éclata le 22 juin 1941 et désorganisa la société russe. Les deux amis furent séparés.

Chostakovitch, contraint de quitter Leningrad, fut envoyé à Moscou puis vers Kouïbychef, sur les bords de la Volga. Ivan Sollerstinsky se retrouva à Novossibirsk (Sibérie) avec l’ensemble du personnel de la Philharmonie de Léningrad. Infatigable, il y organisa de nombreux concerts et des conférences.

Ces événements dramatiques de Leningrad

La Symphonie n°7 allait connaître un incontestable succès mondial après sa création à Kouïbychev le 5 mars 1942. Tout en l’ayant hautement appréciée, Sollertinsky marqua cependant une nette préférence pour la suivante, la profonde et complexe Symphonie n°8, créée elle à Moscou le 4 novembre 1943, sous la direction de Mravinski. Il la qualifia « d’incomparablement plus intéressante que la Septième », avis que ne partageaient pas alors beaucoup d’observateurs. Remarque incontournable lorsque l’on admet aujourd’hui que la Huitième est considérée comme l’un des chefs-d’œuvre majeurs du XXe siècle. Le 5 février 1944, la Symphonie n° 8 apparut à Novossibirsk, sur les bords de la Mer noire, après une présentation, assurée par Sollertinsky, qui sera la dernière prise de parole en public du musicologue.

Brutalement, et sans signes avant-coureurs en dehors d’une intense fatigue et de conditions de vie précaires, dans la nuit du 10 au 11 février 1944, en plein sommeil, Ivan Sollertinsky décéda brutalement d’une crise cardiaque. Il avait 41 ans seulement. Chostakovitch ne cacha pas son désespoir et assura que, sans son ami, la vie serait bien difficile. Inconsolable, il dédia à sa mémoire son Trio avec piano, violon et violoncelle n°2, un des sommets de sa musique de chambre, qu’il commença six mois avant sa première présentation publique à Leningrad, le 14 novembre 1944, au cours de laquelle il tint la partie de piano.

Ainsi s’acheva cette passionnante aventure humaine. Peu de temps auparavant, Ivan avait baptisé son fils, Dimitri Ivanovitch, né de son troisième mariage. Quant au compositeur, il avait confié naguère : « Je dois énormément à mon amitié avec Sollertinsky. »

Compléments de lecture

CARON Jean-Luc, Dimitri Chostakovitch, collection Horizons n° 88, bleu nuit éditeur, 2021.

FAIRCLOUGH Pauline, Dimitri Shostakovich, Reaktion Books, 2019.

MEYER Krzysztof, Dimitri Chostakovitch, Fayard, 1994.

WILSON Elisabeth, Shostakovich : A Life Remembered, Faber & Faber, 2006.

Crédits photographiques : Chostakovitch et Sllertinsky à Novossibirsk en 1942 © Cultural Heritage Series / Artistic director : Oksana Dvornichenko

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