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À Luxembourg, Pina Bausch toujours vivante

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Luxembourg. Grand théâtre. 15 et 16-X-2022. Das Stück mit dem Schiff (La pièce au bateau), une pièce de Pina Bausch. Mise en scène et chorégraphie : Pina Bausch ; décor : Peter Pabst ; costumes : Marion Cito. Avec le Tanztheater Wuppertal (Laura Bachmann, Emma Barrowman, Dean Biosca, Emily Castelli, Maria Giovanna Delle Donne, Taylor Drury, Çağdaş Ermiş, Jonathan Fredrickson, Ditta Miranda Jasjfi, Nayoung Kim, Yosuke Kusano, Reginald Lefebvre, Alexander López Guerra, Nicholas Losada, Milan Nowoitnick Kampfer, Kyoko Oku, Tsai-Wei Tien, Ekaterina Shushakova, Oleg Stepanov, Julian Stierle, Michael Strecker, Christopher Tandy, Tsai-Chin Yu)

La recréation de La pièce au bateau de révèle une œuvre oubliée mais capitale.


Das Stück mit dem Schiff
n’a pas eu un grand succès à sa création : créée en 1993, la pièce a disparu du répertoire du dès 1996, après un petit nombre de tournées. Sa réapparition à l’affiche n’est pas comparable à celle des pièces de jeunesse de la chorégraphe, recréées depuis le décès de en 2009 pour préserver la mémoire des débuts d’une chorégraphe pas encore star ; cette fois, il s’agit d’une œuvre réputée mineure d’une artiste déjà reconnue dans le monde entier. Fallait-il donc prendre la peine de la remonter ?

La compagnie, désormais dirigée par Boris Charmatz, a recouru pour ce faire à quelques-uns des interprètes de la création, comme d’habitude, mais aussi au regard extérieur de la chorégraphe israélienne Saar Magal, pour s’assurer que l’œuvre reste non pas un monument figé, mais un choc esthétique et émotionnel toujours renouvelé, où le langage unique de Pina Bausch, jamais univoque, garde sa mystérieuse limpidité. On ne peut juger de l’efficacité de la méthode, pas plus qu’on ne pourra juger de la transformation de la pièce près de trente ans après sa création, mais vue avec des yeux de 2022, cette pièce émouvante, souvent mélancolique, apparaît extrêmement attachante.

De la mélancolie à l’humour, un art des demi-teintes

Elle doit son titre à l’élément le plus marquant du stupéfiant décor de Peter Pabst, ce bateau (de pêche ?) juché en haut d’un gros rocher dominant une plage de sable qu’aucune mer ne semble border. Ce sont des images similaires de bateaux restés échoués par le retrait catastrophique de la Mer d’Aral, en Asie centrale, qui ont inspiré ce décor, préoccupation écologique toujours actuelle, qui rejoint dans notre regard actuel la cruelle expérience de la migration forcée des opprimés de ce monde. Les vingt-trois danseurs de la troupe sont eux aussi comme échoués, plus Robinsons que survivants traumatisés.

Dans les pièces plus récentes de Pina Bausch, on peut souvent encore voir des danseurs qui les ont créées avec elle et qui ont gardé ces rôles à leur répertoire. Une telle recréation, au contraire, fait la part belle à une nouvelle génération de danseurs, qui n’ont pour la plupart pas pu travailler directement avec la chorégraphe – les grands anciens comme Ditta Miranda Jasjfi et Michael Strecker sont une exception. La première partie de la pièce, majoritairement accompagnée par de la musique ancienne, est particulièrement mélancolique, non sans contrepoints plus ludiques – la succession de trois solos féminins après quelques minutes en est un bel exemple. Les deux premiers sont éperdus, les bras infiniment étendus à la recherche d’une échappatoire, les cheveux constamment sur le visage comme pour retirer à chacune son identité : deux solos comme un miroir, deux femmes en proie aux mêmes tourments mais les exprimant chacune à sa façon. Le troisième, lui, est en apparence plus léger, plus joueur, avec quelque chose du monde de l’enfance que Pina Bausch n’a pas cessé d’explorer ; mais la jeune danseuse paraît ici mécanique, et le solo se finit par l’arrivée d’un danseur qui l’emporte comme un paquet : il n’est pas sûr que cette aliénation souriante soit préférable à la douleur des deux premiers solos.

À trois reprises, les danseurs se rejoignent pour former cette fameuse ligne qui est une figure récurrente des pièces de Pina Bausch, dans des configurations toujours renouvelées : c’est ainsi que se termine la première partie, la lumière se rallumant dans la salle avant même que tous soient sortis. La plus émouvante, fragile et éphémère, vient un peu plus tôt, les hommes d’abord, rejoints un moment par les femmes, avant que l’ensemble ne se disloque. Il y aurait tant à dire sur l’individu et le collectif chez Pina Bausch – une autre fois peut-être.

Après l’entracte, l’atmosphère prend un tour nouveau. Un orage éclate, et la nuit tombe, s’interrompt parfois, mais revient, jusqu’à un final qui revient aux séquences du tout début de la pièce, forme cyclique qui ne conclut rien. Certaines scène sont presque dans le noir, sans que cela empêche les uns et les autres de continuer à vivre. Il y a plus d’humour, plus de fantaisie dans cette seconde partie, mais au moins autant de demi-teintes et d’incertitudes.

La question de savoir si, oui ou non, le Tanztheater d’aujourd’hui est à la hauteur de celui d’hier n’a pas beaucoup de sens face à cette soirée. Compagnie de création, la troupe est devenue une compagnie de répertoire, ce que quelques nouvelles pièces par moments ne changeront pas. Dans cette pièce plus dansée que théâtrale, la scène parlée d’une danseuse qui, du pont du navire, tente laborieusement d’expliquer une blague en riant très fort n’est pas le meilleur moment de la soirée, et on sent l’ombre de la créatrice du rôle. Mais le bénéfice de ce travail de répertoire est trop grand pour qu’on puisse faire les difficiles : cette pièce sensible n’est pas aussi flamboyante que les grands succès de la compagnie, mais son expressivité discrète et sa densité émotionnelle en font une œuvre singulière qui enrichit notre connaissance du travail de Pina Bausch.

Crédits photographiques : © Uwe Stratmann/Evangelos Rodoulis

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