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Incandescente Jenůfa à Covent Garden avec Karita Mattila

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Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Claus Guth. Décors : Michael Levine. Costumes : Gesine Völlm. Chorégraphie : Teresa Rotemberg. Lumières : James Farncombe. Asmik Grigorian, soprano (Jenůfa) ; Karita Mattila, soprano (Kostelnička) ; Saimir Pirgu, ténor (Števa Buryja) ; Nicky Spence, ténor (Laca Klemeň) ; Elena Zilio, contralto (Gran’mère Buryjovka) ; David Stout, baryton (Stárek) ; Jeremy White, basse (le maire) ; Helene Schneiderman, mezzo-soprano (l’épouse du maire) ; Jacquelyn Stucker, mezzo-soprano (Karolka) ; Royal Opera Chorus et Orchestra of the Royal Opera House, direction : Henrik Nánási. 2 DVD Opus Arte. Enregistrés à Londres, à Covent Garden les 2 et 9 octobre 2021. Texte de présentation en anglais, pas de livret. Durée totale : 136:00

 

Les Clefs du mois

Après avoir été une admirable Jenůfa, endosse les habits noirs de Kostelnička et met le feu au chef d’œuvre de Janáček.

La production de 2021 de Covent Garden avait rencontré un succès éclatant et fait un certain bruit. Il faut dire que tous les ingrédients de la réussite étaient réunis : un casting solide avec un tandem féminin formidable dans les rôles principaux, un chef connaisseur et une mise en scène fidèle et intelligente. Le parti-pris de lecture de est un modèle : une transposition métaphorique discrète qui sert l’intrigue, mais surtout pas de déconnexion de l’espace-temps ni des paramètres sociaux qui sont si prégnants. Par exemple, la roue du moulin au premier acte est remplacée par une quinzaine d’éplucheuses de pommes de terre, alignées comme dans une industrie du XIXᵉ siècle, suggérant fortement l’aliénation que ce quotidien répétitif et pesant peut avoir sur les esprits. Le domicile de Kostelnička est une cage faite de sommiers métalliques, qui représente bien l’enfermement mental et moral des deux héroïnes, dont elles ne sortent que par la folie, le délire de Jenůfa ou le crime de Kostelnička, avant que Laca ne la démonte enfin. Autour de cette cage, des silhouettes de femmes rôdent, suggérant la pression qu’exerce la communauté et ses codes d’honneur. A côté de ça, les costumes moraves sont là pour la fête, pimpants et colorés, en bonne harmonie avec les coutumes et phrases musicales folkloriques, et en contraste saisissant avec le noir porté par les héroïnes. Le drame ainsi épuré jusqu’à l’essentiel et encore servi par une direction d’acteur sobre et naturelle, progresse avec la puissance d’une machine infernale et atteint des moments de tension presque insoutenables. A cela, la baguette rigoureuse de contribue beaucoup. S’il sait faire rendre à l’orchestre les couleurs et la fraîcheur de la nature campagnarde, si importantes chez Janáček, il sait aussi tendre la tragédie avec des accélérations discrètes très efficaces et des crescendos terribles. Ainsi menée, la musique de Janáček apparait dans toute sa splendeur, sa fièvre et son dramatisme.

Dans le rôle-titre, est épatante. Elle donne à son personnage une dimension d’humilité qui ne fait que magnifier le courage et la tendresse de cette jeune femme d’exception. suit l’exemple d’Astrid Varnay et d’Anja Silja, et donne de Kostelnička une lecture de grande tragédienne. Certes, les aigus sont maintenant tubés et les graves instables, mais enfin, elle chante réellement et avec aplomb un rôle éprouvant (une tessiture très large avec des écarts terribles). Sa présence scénique est transcendante, et captive le regard. Quand elle est là, on ne voit plus qu’elle. Elle restitue toutes les facettes de ce personnage complexe, rigide et plein d’amour pour sa belle-fille, puis tentée par le meurtre jusqu’à l’accomplir en pleine conscience de son horreur, et finalement torturée de remords et presque heureuse de devoir l’avouer. Chaque parole, chaque geste, chaque regard de la géniale Karita est habité d’une flamme qui incendie et éclaire toute la partition et tout le royal théâtre de Covent Garden. Le reste de la distribution est à un très bon niveau : dans Števa et dans Steva et Laca décrivent avec vaillance leurs trajectoires opposées, le premier vers la médiocrité et le rejet, le second vers le dépassement de soi et l’amour de Jenůfa. Notons encore la rafraichissante Jana de Yaritza Veliv, mais chaque petit rôle mériterait d’être cité pour sa contribution à la très belle homogénéité de la distribution, même si elle reste dominée par le duo superlatif -. Voilà un coffret DVD qui sera assurément un très beau cadeau pour les lyricomanes.

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Leoš Janáček (1854-1928) : Jenůfa, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Claus Guth. Décors : Michael Levine. Costumes : Gesine Völlm. Chorégraphie : Teresa Rotemberg. Lumières : James Farncombe. Asmik Grigorian, soprano (Jenůfa) ; Karita Mattila, soprano (Kostelnička) ; Saimir Pirgu, ténor (Števa Buryja) ; Nicky Spence, ténor (Laca Klemeň) ; Elena Zilio, contralto (Gran’mère Buryjovka) ; David Stout, baryton (Stárek) ; Jeremy White, basse (le maire) ; Helene Schneiderman, mezzo-soprano (l’épouse du maire) ; Jacquelyn Stucker, mezzo-soprano (Karolka) ; Royal Opera Chorus et Orchestra of the Royal Opera House, direction : Henrik Nánási. 2 DVD Opus Arte. Enregistrés à Londres, à Covent Garden les 2 et 9 octobre 2021. Texte de présentation en anglais, pas de livret. Durée totale : 136:00

 
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