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Sex sound studies ou dire le sexe en musique, par Esteban Buch

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Playlist, « Musique et Sexualité ». Esteban Buch. Éditions MF. 297 pages. 20 euros. Septembre 2022

 

Berlin-Wannsee, 1925 : deux couples de femmes dansent sur la plage au son d’un gramophone… Le plaisir du son, la rencontre des corps… L’image aussi sensuelle que mystérieuse s’affiche en couverture de l’essai d’, Playlist : Musique et Sexualité.

Quelle est la place de la musique dans la pratique sexuelle des individus et celle du sexe dans la pratique musicale ? Quelles sont les musiques qui peuvent accompagner ou susciter l’acte sexuel ? Comment la musique exerce-t-elle son pouvoir érogène ? Quel lien entretiennent le sexe et le son ? Autant de questions auxquelles répond Playlist, l’essai d’, musicologue et directeur d’études à l’École des Hautes études en sciences sociales, dans un ouvrage qui, selon ses termes, « voudrait contribuer à une histoire sonore de la sexualité ou encore à ce que l’on pourrait appeler, avec un clin d’œil, les sex sound studies ».

Comme toutes les playlists, celle d’Esteban Buch comporte un certain nombre de plages, 16 numéros que l’on peut lire en continu ou parcourir de manière aléatoire, chacun d’eux abordant la problématique sous un angle singulier qui défie toute chronologie. L’auteur suscite lui-même des entretiens avec les personnes de son choix (4. Monique et Rémy et les autres) ou nous fait part des enquêtes menées ici ou là, en Grande-Bretagne par exemple (2. Sex playlists) pour le compte de Spotify. La plage 3 consacre une étude à Comizi d’amore, ossia Il Don Giovanni de Pier Paolo Pasolini, un film-enquête sur la sexualité où les interviews sont systématiquement accompagnées par la musique du Don Giovanni de Mozart. Le morceau choisi pour faire l’amour diffère selon la pratique et le ressenti de chacun.e : il peut être simple toile de fond ou requérir une écoute plus investie, la musique pouvant même s’inviter en tant que troisième voix, virtuelle ou dûment incarnée : tel qu’en témoignent ces deux fresques de Pompéi (8. « Triangle à Pompéi ») reproduites et décrites par l’auteur, où le joueur de tibia (tibicen) se penche en avant « pour que l’instrument soit au plus près des corps des amants ». Dans « Machines du meilleur des mondes », Buch s’intéresse à l’analyse du jazz à travers un texte inédit d’Adorno (retiré d’ « Über jazz ») et creuse la question du lien entre sexualité et danse.

Les numéros 9 à 16 se consacrent plus spécifiquement aux œuvres du répertoire : Lady Macbeth du district de Mtsensk et la censure de Staline, L’Histoire du soldat de Stravinsky (16. « Remède à la mélancolie »), Sonata erotica (performance scénarisée de l’acte sexuel signée Erwin Schulhoff) ou encore Tristan und Isolde et l’érotisme musical wagnérien. Dans sa critique du capitalisme patriarcal, relevée par l’auteur (9. « Dada et Isolde »), Susan McClary (cf. Ouverture féministe, Musique, genre, sexualité) analyse le processus du climax final des œuvres classiques et établit une analogie formelle entre cet état climactique et l’orgasme masculin. Rien de tel dans Sonata y Oswaldo, une performance de la Nord-américaine Carmen Balieiro (12. « Aimer la musique ») où l’interprète, Sonata, vient s’allonger sur Oswaldo (croquis à l’appui), faisant l’amour avec son piano. Dans « je t’aime et cœtera » (14), la chanson de Gainsbourg à côté de celle de Madonna (Erotica) et cette même Erotica de Pierre Schaeffer et Pierre Henry (extraite de Symphonie pour un homme seul) sont autant de titres qui fêtent l’amour et le sexe.

D’autres facettes (plaisir et pouvoir), d’autres horizons (l’organologie, le monde animal) et d’autres pratiques amoureuses en musique nourrissent ce flux de variations sur le même thème, « tant le sexe et l’amour sont présents dans toute l’histoire de la musique, quel que soit le genre musical concerné », souligne l’auteur.

Peu d’auteurs s’étaient encore penchés avec une telle pertinence sur la relation musique et libido ; cette vaste enquête sociologique menée de main de maître par Esteban Buch exerce au fil des pages un indéniable pouvoir attractif.

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Playlist, « Musique et Sexualité ». Esteban Buch. Éditions MF. 297 pages. 20 euros. Septembre 2022

 
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