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Les haltes d’écoute de la compositrice Claire Renard

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revient pour nous sur sa dernière création donnée au festival Musiques Démesurées, De sa vie restera une onde, croisant le texte, l’écriture instrumentale et la partie électronique.

Pianiste à l’origine, formée aux techniques électroacoustiques auprès de Pierre Schaeffer dans les années 70, développe son travail de création autour du phénomène de l’écoute et du geste, aimant résumer son processus créatif par ces deux termes : écouter, inventer. En 1982, Le Geste musical puis, en 1991, Le temps de l’espace sont deux ouvrages parus aux éditions Van de Velde qui font date dans le milieu de la pédagogie musicale. À la même époque, elle fonde l’association PIMC pour monter ses propres projets qui ouvrent le plus souvent sur un champ interdisciplinaire.

ResMusica : Vos projets sont toujours longuement mûris, qui incluent souvent un détour par le studio ; quel a été le temps de maturation de cette dernière création et pouvez-vous nous parler de sa genèse ?

Claire Renard : Le projet est lié à ma rencontre, il y a trois ou quatre ans, avec le texte La voix sombre de Ryoko Sekiguchi, une écrivaine japonaise qui vit en France. Ce livre, écrit en français, est une suite de pensées sur ce qu’il reste d’une voix quand celle ou celui à qui elle appartenait n’est plus. Qu’est-ce qu’une voix enregistrée ? Quelle est la trace que laisse une voix ? Est-elle matérielle, corporelle ? Autant de questions qui me préoccupaient à l’époque et qui m’intéressent toujours. Je voulais travailler sur une double temporalité, avec une voix émise en direct et une autre enregistrée, plus lointaine. J’ai contacté l’écrivaine qui m’a immédiatement donné l’autorisation d’utiliser son texte. Je pensais alors à une installation dans laquelle le public pourrait déambuler avec un casque sur les oreilles mais l’idée s’est avérée difficile à réaliser et j’ai dû renoncer. Lorsque le festival de Clermont-Ferrand m’a passé commande, j’ai repris mon projet et l’ai adapté cette fois à une situation de concert, avec une récitante et une partie électroacoustique diffusée depuis la console. Et j’y ai associé un violoncelle qui est comme la voix intérieure de la récitante et une sorte d’écho à cette voix chantée que l’on entend sur la bande. Le violoncelle fait ainsi le lien entre le texte dit et la partie électroacoustique.

RM : Quelles ont été les étapes du travail ?

CR : J’ai commencé par sélectionner les parties du texte qui m’intéressaient en fonction des différents thèmes abordés et j’ai constitué une sorte de livret qui forme la trame première de l’œuvre qui court sur quelque cinquante minutes. J’ai ensuite élaboré la partie électroacoustique à partir de mes sons d’archives. L’écrivaine parlant beaucoup de ses origines, de la langue de son pays, j’ai eu envie, en contrepoint du texte lu, d’insérer ma propre mémoire, des fragments de ma vie de compositrice, en incluant des extraits de mes pièces anciennes, comme La Vallée close (qui est ma première œuvre), Col Canto, Orimita ou encore des citations de La musique des mémoires ou de Chambre du Temps, et en y glissant même ma propre voix. J’ai demandé également à l’écrivaine de dire son texte en japonais, ce qu’elle a fait avec cette diction sereine et lumineuse qui m’a beaucoup touchée. Ce sont autant de strates de mémoire qui texturent la bande-son et entrent en résonance avec la voix de la récitante. La partie de violoncelle, toujours très économe, s’est écrite en dernier.

RM : À propos de Col Canto, votre opéra de chambre de 1995, traitant de l’identité et de la mémoire, vous dites aimer rester en contact avec la société dans laquelle vous vivez. Comment ce désir se traduit-il dans cette dernière création ?

CR : Je voulais travailler sur la relation entre le texte intelligible, le sens profond de l’écriture et des assemblages de voix, de sons que l’on ne comprend pas forcément, qui se croisent, se mélangent et qui reviennent ; un flux de vie, un magma permanent de paroles qui correspondent à notre environnement sonore quotidien, un brouillage qui s’oppose à une parole que l’on écoute attentivement, celle de la lectrice ; cette réinjection de sons concrets, de voix et de langues de tous les pays constituent pour moi la grande rumeur du monde face à la voix de l’écrivaine et sa résonance intérieure – le texte est lié à la mort – passant par les commentaires du violoncelle.

RM : Votre écriture instrumentale est toujours très économe : une esthétique du peu et du rare qui a même surpris le violoncelliste , violoncelle solo à l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine habitué à beaucoup plus de notes sur la partition ! Par contre, ce qui nous arrive des haut-parleurs est foisonnant. Où et comment s’est élaborée la partie électroacoustique ?

CR : Je l’ai réalisée en partie chez moi avec mon ordinateur et le logiciel Pro tools et en partie dans les studios de Césaré, CNCM de Reims où j’étais en résidence. Dans ma recherche sur les textures sonores, je n’utilise aucun son de synthèse ni même de traitement sur le matériau enregistré. Mon travail consiste uniquement dans le montage et le mixage des sons. J’aime également modeler différents espaces en jouant sur les dynamiques et les effets d’éloignement et de rapprochement, souvent déjà contenus dans certaines de mes prises de sons. Je voulais faire un travail de spatialisation plus élaboré mais je savais que je n’aurais que quatre haut-parleurs à Clermont-Ferrand et j’ai dû m’adapter aux conditions de diffusion.

RM : La présence très charismatique de compte évidemment dans la réalisation du projet. A-t-elle été difficile à convaincre ?

CR : Il se trouve qu’, qui m’a été présenté par le festival, avait déjà travaillé avec elle. Il lui a donc parlé du projet et lui a demandé si elle était intéressée ; elle a tout de suite répondu positivement, enthousiaste à l’idée d’intégrer ce trio de nature un rien atypique.

RM : Vous aviez prévu une création lumière qui n’a pas pu pleinement se réaliser. Que désiriez-vous exactement?

CR : J’aurais aimé beaucoup plus d’obscurité sur la scène, une écoute pratiquement dans le noir avec seulement quelques points lumineux ; mais le violoncelliste avait à lire sa partition ; je ne pouvais, en si peu de temps, exiger du « par cœur » !

RM : Votre deuxième pièce à l’affiche du festival, Au-delà du sombre, inclut à côté du violoncelle et du piano un instrument chinois, le erhu, cette vièle à deux cordes dont le crin de l’archet est coincé entre les cordes. Aviez-vous déjà écrit pour l’instrument ?

CR : Je ne le connaissais pas du tout. Travailler avec un instrument chinois était une contrainte de la commande passée par le festival et l’Institut Confucius de Clermont-Ferrand. Mais j’aime découvrir les instruments du monde, explorer des sonorités inhabituelles comme je l’ai déjà fait dans mon opéra Orimita, traitant de l’intolérance entre les cultures, en intégrant dans la partition une lyre crétoise, un duduk arménien et un kanun jordanien. Au-delà du sombre est un hommage à Pierre Soulages et ses « outrenoirs » où je tire les sonorités instrumentales – celle du piano en particulier, joué ici par Wilhem Latchoumia – vers l’extrême grave de leur tessiture pour aller vers les éclats de lumière du violoncelle d’Antoine Martynciow et du erhu de Li Yan.

RM : Le fait une large place à la création féminine. Vous militez pour la parité à travers l’action de différentes associations notamment Plurielles 34 dont vous êtes la vice-présidente. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

CR : Entendons-nous bien : je ne suis pas féministe à tout prix et ne voudrais en aucun cas être programmée uniquement parce que je suis femme. Mais je suis reconnaissante à Sophie Lacaze, directrice de Musiques Démesurées jusqu’en avril dernier, d’avoir toujours affiché la parité dans sa programmation et invité nombre de compositrices à son festival. Il se trouve que j’ai même accepté, dans le cadre de ma résidence, de faire un projet avec les enfants en lien avec l’association Mômeludies initié par Gérard Authelain qui mène un travail formidable dans cette direction. Je suis heureuse d’avoir enrichi leur belle collection de cette nouvelle pièce intitulée Qui Que Quoi, une pièce ouverte à l’improvisation et à la découverte, destinée à la fois aux enfants musiciens et non musiciens. Et je me suis aperçue qu’au-delà du public d’enfants auquel on s’adresse, c’est tout un auditoire d’adultes-parents que l’on peut toucher aujourd’hui et amener par ce biais au concert. Quel que soit le public que je rencontre, mon objectif reste le même, faire découvrir la musique à travers « l’écoute aiguë », créer des « haltes d’écoute » à l’écart de la fureur du monde.

Crédits photographiques : Portrait © Lisières

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