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À l’Atelier lyrique de Tourcoing, Les Siècles de François-Xaxier Roth fêtent leurs 20 ans

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Tourcoing. Atelier Lyrique. Théâtre Municipal Raymond Devos. 5-I-2023 . « Les vingt ans des Siècles-Belle Epoque ». Claude Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune, églogue pour orchestre L.86 ; Edouard Lalo (1823-1892) : Namouna, première suite extraite du ballet ; Albert Roussel (1869-1937) : Bacchus et Ariane, deuxième suite de ballet ; Jules Massenet (1842-1912) : Scènes alsaciennes, suite d’orchestre n°7 ; Paul Dukas (1865-1935) : l’Apprenti sorcier, scherzo symphonique d’après Goethe ; Maurice Ravel (18975-1937) : la valse, poème chorégraphique, M.72, version pour orchestre. Marion Ralincourt, flûte solo (Debussy), Les Siècles, direction : François-Xavier Roth

Après un concert de Nouvel an 2022 « à la française » en ce même lieu, cuvée 2023, dirigés par leur chef-fondateur , fêtent leur vingtième anniversaire en l’Atelier Lyrique de Tourcoing, avec un programme « Belle Époque » parcourant un demi-siècle de créations musicales hexagonales sous la Troisième République. 

« On n’a pas tous les jours vingt ans » ! Ainsi François–Xavier Roth salue le public tourquennois ravi et conquis, après l’audition d’un programme aussi épuisant (deux fois cinquante minutes) qu’exaltant, et avant de distiller en guise d’au-revoir ému et discret, l’adagietto de la première suite de l’Arlésienne de Georges Bizet, qui, dit-il, aurait inspiré à Gustav Mahler le mouvement analogue, également pour cordes seules, de sa Cinquième Symphonie. Et le chef français, par quelques mots bien sentis, de se souvenir alors avec émotion, des premières répétitions en son salon (« suffisamment grand » dit-il amusé) voici quatre lustres en compagnie de quelques passionnés de pratique instrumentale historiquement informée, des rencontres opiniâtres et répétées qui menèrent à la singulière et assez triomphale aventure des Siècles. Si parallèlement, gravit un à un les échelons d’une prestigieuse et méritée carrière internationale, son ensemble français à géométrie variable demeure selon ses dires, son « réacteur nucléaire », son laboratoire. La finalité dialectique en est dès sa création, simple et évidente : confronter trois bons siècles de répertoire d’orchestre – de Jean-Philippe Rameau à Bruno Mantovani – en recourant à la fois aux sources originales manuscrites ou éditoriales les plus proches de la rédaction princeps de chaque ouvrage, et à un instrumentarium le plus historiquement et stylistiquement adéquat pour chaque partition, quitte à en changer en cours de concert !

En vingt ans, ont pu compter sur un nombre croissant de partenariats (avec entre autres des institutions culturelles – telles le Palazzetto Bru Zane ou le Festival Berlioz de la Côte Saint André – des instances départementales (l’Aisne) ou régionales (avec les Hauts-de France menant à cette actuelle résidence en l’Atelier Lyrique de Tourcoing) ou des hauts lieux de culture parisiens ( la Cité de la Musique, la Philharmonie et depuis la rentrée 2022 le Théâtre des Champs-Élysées), outre des invitations prestigieuses (Berlin, Vienne…) et de longues et triomphales tournées internationales notamment en Asie ou en Amérique du Sud.

Ce concert-anniversaire, bien mis sténographiquement en valeur par des très festifs éclairages et un décor variable abstrait, est le premier d’une tournée d’une dizaine de dates dans toute la France, dont le Théâtre des Champs-Elysées le 10 janvier. À la fois, il permet de dresser un premier bilan – avec Debussy ou Ravel, mètres-étalons déjà enregistrés sur disque par l’orchestre et son chef – mais ouvre aussi de nouvelles perspectives vers d’autres répertoires moins courus (de Lalo à Roussel, de Massenet à Dukas). Le programme confronte à la fois des tubes du patrimoine musical national (Prélude à l’après-midi d’un Faune, l’Apprenti-sorcier, la Valse ,..) à des pages nettement moins fréquentées (Namouna, Scènes Alsaciennes), voire scandaleusement délaissées comme la splendide seconde suite de Bacchus et Ariane, jouée sans doute pour la première fois à Tourcoing, ville natale d’.

Plusieurs axes de programmations retiennent l’attention : les partitions, savamment et originalement regroupées, se répondent. On retiendra l’omniprésence du ballet ou de la chorégraphie – originale ou déduite – pour quatre des six partitions. En première partie, sont évoquées les splendeurs rêvées d’une Méditerranée grecque onirique antique (Debussy, Roussel) ou moderne (Lalo) et, après l’entracte, les diverses réactions musicales hexagonales face à la germanitude ambiante (les scènes alsaciennes pour Massenet nostalgiques de la débâcle de Sedan, la référence littéraire goethéenne pour l’Apprenti sorcier de Dukas, ou la joyeuse apocalypse viennoise de la très affûtée Valse ravélienne).


D’emblée, avec le Prélude à l’Après-midi d’un Faune, c’est la fluidité de la respiration et l’aération des textures qui frappent : laissant l’initiative agogique à la flûte (historique et signée Louis Lot) lustrale et pure de Marion Ralincourt, François-Xavier Roth reprend dès la fin de cette cadence augurale très libre les rênes de l’orchestre avec une précision toute boulézienne (les rebonds des pizzicatti au mitan de l’ouvrage) doublée d’un hédonisme sonore d’une intense poésie – l’on songe à rien moins qu’aux témoignages de Désiré-Emile Ingelbrecht : outre la flûte solo déjà citée, tous les pupitres solistes méritent mention, que ce soit le hautbois agreste Buffet-Crampon d’Hélène Mourot, le cor anglais doucereusement baudelairien de Stéphane Morvan, le gourmand quatuor de cors et avant tout, ce soyeux, délicat et diapré tapis des cordes toutes tendues de boyaux, diamantés par les deux harpes tenues par Valeria Kafelniko et de Laure Beretti.

Après cette splendide et délicieusement nonchalante entrée en matière, la première suite du ballet Namouna d’Edouard Lalo, né à Lille voici exactement deux cents ans nous ramène quelque peu ici-bas : cette partition fêtée narquoisement par Monsieur Croche – alias Debussy – (Parmi de stupides ballets, il y eut Namouna, une manière de chef-d’œuvre) se révèle assez inégale. Aux prélude et sérénade plutôt inspirés, succèdent un thème varié plus quelconque de formulation et surtout une parade de foire et une fête foraine assez triviales et bruyantes. Nos interprètes, de nouveau par la subtilité des alliages timbriques et par un engagement de tous les instants, réhabilitent avec ferveur cette partition bien plus convenue, parfois plus habile que vraiment inspirée.

Il en va tout autrement de la seconde suite (en fait tout le deuxième acte) du ballet Bacchus et Ariane d’, donnée avec une implication stylistique, une verve rythmique d’une exactitude presque féroce, et avec une alacrité roborative bien sentie. La direction à la fois souple et athlétique de François-Xavier Roth est absolument parfaite tant par la tendresse poétique de son évocation liminaire (le réveil effarouché d’Ariane à Naxos, avec ces courts mais décisifs solos d’alto – Carole Roth – et de premier violon – François-Marie Drieux ), que par ses dionysiaques effets : la danse pesante des deux héros, et la bacchanale finale réunissant tout le Thiase sont irrésistiblement conduits, avec une science confondante des transitions, au fil d’irrésistibles crescendos, menant à ces tutti conclusifs certes puissants mais, par la grâce de ces cuivres français à perces plus étroites, (les trombones !), jamais écrasants.


Après l’entracte, les Scènes Alsaciennes de Massenet, sa septième et dernière suite d’orchestre de 1882 – se veulent donc évocation – somme toute, assez académique – d’une belle province rédimée à l’Allemagne après la défaite de 1870 : une musique à programme suivant d’assez près la nouvelle Alsace ! Alsace ! tirée des Contes du Lundi d’Alphonse Daudet. Francois-Xavier Roth trouve le ton juste pour les trois premiers temps et en varie avantageusement les climats : depuis le paisible recueillement de Dimanche matin, et ses bribes lointaines de choral luthérien confiés aux cors, jusqu’à la cantilène énamourée de Sous les tilleuls admirablement défendue par le violoncelle de Robin Michael et la féline clarinette de Christian Laborie, en passant par la rustique solidité du célèbre Au Cabaret. Il sauve, notamment par une spatialisation sonore des pupitres de cuivres disposés en coulisse, ce qui peut l’être de l’interminable – les cadences conclusives répétées à l’envi – Dimanche soir final, sorte de cortège militaire débouchant sur un pot-pourri assez redondant des principaux jalons thématiques de l’ouvrage.

On ne présente plus l’Apprenti Sorcier de , véritable scherzo symphonique inspiré de la ballade éponyme de Goethe, mais l’on oublie souvent les stupéfiantes difficultés de réalisation orchestrale qu’implique l’ouvrage, par-delà les virtualités-mêmes de son écriture. Derechef, la direction de François-Xavier Roth fait mouche tant par la maîtrise des tempi que par une science éprouvée des transitions dynamiques. Et rarement au fil de ce concert les timbres si spécifiques de la petite harmonie – particulièrement les flûtes et piccolos d’une acidité coruscante, les (contre)bassons bougons dans l’extrême grave ou plus pincés dans le registre aigu, système « français » oblige – ont rarement apporté à ce point ce supplément d’âme, ce pittoresque à la très évocatrice et géniale partition. Mais tout serait à citer, des irisations liminaires des cordes aux tutti rutilants des cuivres en passant par les effets parfois quasi diaboliques de pupitres de percussions très en verve ce soir.

De même, en fin de parcours, la Valse ravélienne subjugue, à la fois par ses effets « inaudits » magnifiant une orchestration géniale – toute l’introduction fantomatique, où, fait rarissime, sont restituées par delà leur étonnante division, les glissandi des cordes graves nimbant la première intervention soliste des bassons, d’une inquiétante étrangeté – que par une gradation dramatique réellement dantesque, notamment en sa coda. Par sa souple battue, et son sens de la pulsation quasi chorégraphique, François-Xavier Roth rappelle les plus prestigieuses baguettes françaises du passé, proches temporellement ou esthétiquement du compositeur : on pense plus d’une fois à l’élégante et racée vélocité d’un Pierre Monteux, ou au tourbillon « fantastique et fatal » ( Ravel dixit ) de l’implacable version de Manuel Rosenthal, le disciple du maître à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Paris. Ce sentiment de filiation par delà les générations, au gré de toutes les recherches musicologiques et des enjeux esthétiques, est sans doute le plus beau des compliments que l’on puisse faire à un chef audiblement inspiré et très soucieux de véracité interprétative et à sa splendide phalange jubilaire.

A noter que ce formidable concert-anniversaire a été capté par Arte-Musique et sera prochainement diffusé tant à la télévision qu’en streaming sur la page internet de la chaîne franco-allemande.

Crédits photographiques : © Les Siècles lors du concert tourquennois, Hélène Mourot , Marion Ralincourt et le pupitre de flûtes , François-Xavier Roth en répétition pour le concert du vingtième anniversaire © Les Siècles

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Tourcoing. Atelier Lyrique. Théâtre Municipal Raymond Devos. 5-I-2023 . « Les vingt ans des Siècles-Belle Epoque ». Claude Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune, églogue pour orchestre L.86 ; Edouard Lalo (1823-1892) : Namouna, première suite extraite du ballet ; Albert Roussel (1869-1937) : Bacchus et Ariane, deuxième suite de ballet ; Jules Massenet (1842-1912) : Scènes alsaciennes, suite d’orchestre n°7 ; Paul Dukas (1865-1935) : l’Apprenti sorcier, scherzo symphonique d’après Goethe ; Maurice Ravel (18975-1937) : la valse, poème chorégraphique, M.72, version pour orchestre. Marion Ralincourt, flûte solo (Debussy), Les Siècles, direction : François-Xavier Roth

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