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Ivan le Terrible de Prokofiev à la Philharmonie de Paris

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 10-I-2023. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Ivan le Terrible, oratorio pour orchestre, solistes et récitant d’après la musique du film éponyme de Sergueï Eisenstein. Arrangement de Abraham Stassevitch. Rachel Wilson, mezzo-soprano. Ivo Stanchez, basse. Chœur Stella Maris. Sébastien Dutrieux, récitant. Orchestre National d’Ile de France, direction : Pablo González

Empêché pour des raisons sanitaires avec les forces du Bolchoï en 2020, l’oratorio Ivan le Terrible de revient aujourd’hui sur la scène de la Philharmonie de Paris avec l’Orchestre National d’Ile de France, le , Rachel Wilson, Ivo Stanchez et sous la direction inspirée de Pablo González.

a écrit huit musiques de films, parmi lesquelles trois donnèrent lieu une adaptation pour le concert : la Suite du lieutenant Kijé (1933), la cantate Alexandre Nevski (1938) et l’oratorio Ivan le Terrible (1944).

« De tous les arts pour nous, le plus grand est le cinéma » (Lenine). Ainsi commence, après une courte période d’euphorie artistique, la douloureuse histoire des rapports entre l’art (musique et cinéma) et la censure stalinienne en Union Soviétique, expliquant la genèse compliquée d’Ivan le Terrible, le film inachevé de . A partir de 1941 Eisenstein travaille sur la figure historique d’Ivan le Terrible, autocrate tyrannique et cruel (Tsar de Russie de 1533 à 1584) dont le régime soviétique entreprendra curieusement la réhabilitation dès 1930, mettant en avant notamment son rôle dans l’unification du territoire, justifiant aux yeux de certains (et de Staline en particulier) sa cruauté légendaire. Eisenstein prévoit son film en trois parties : la marche vers le pouvoir ; le triomphe face aux complots des boyards ; les doutes du monarque vieillissant. La première partie se verra récompensée par le Prix Staline en 1944, la seconde, a contrario, sera censurée en 1946 avec confiscation de la pellicule par le Comité Central du Parti ! La troisième partie du triptyque sera tout simplement abandonnée…

Après le succès de leur première collaboration dans Alexandre Nevski (1938) Eisenstein demande à Prokofiev de renouveler l’expérience avec Ivan le Terrible. La bande sonore du film s’oriente autour de deux pôles : l’énergie motorique de la partition évoquant l’infatigable marche vers le progrès et l’ampleur des chœurs symbolisant la grandeur nationale, toutes deux s’appariant dans une indéniable virtuosité avec les images d’Eisenstein.

Respectivement morts en 1948 et 1953, ni le cinéaste ni le musicien ne purent mener à son terme Ivan le Terrible, laissant le travail inachevé…En 1961 Abraham Stassevitch qui avait supervisé le film initial, réorganise la musique en un oratorio préludant à de multiples révisions ultérieures plus ou moins heureuses concernant la musique ou la présence d’un ou deux récitants…

S’il est une œuvre dont l’interprétation nécessite une slavitude prégnante, c’est bien celle-là, par ses contrastes marqués, son climat passionnel et ses excès contradictoires liés à la personnalité versatile et calculatrice du sanguinaire héros. Contre toute attente, et malgré une distribution vocale et instrumentale ne comportant pas une once de sang russe, nous en livre une interprétation immédiatement convaincante portée de bout en bout par un souffle épique où se mêlent intimement la foi religieuse, les mélodies populaires et la sauvagerie guerrière. Le synopsis ne retient qu’une vingtaine d’épisodes répartis entre récitant, orchestre et chanteurs. La présence d’un récitant, tour à tour narrateur ou jouant le rôle d’Ivan, maintient le lien entre les différents numéros, tout en renforçant le dramatisme de l’action et le coté tragique des conflits intérieurs qui déchirent Ivan.

Malgré l’importance de l’effectif et la richesse de l’instrumentation, réussit à maintenir tout à la fois la cohérence et l’unité de la narration, l’équilibre avec les chanteurs, la clarté de la texture et la juste mise en place des plans sonores, mettant au jour toutes les performances individuelles et collectives d’une phalange francilienne très affutée qui atteint toute sa superbe dans les passages purement instrumentaux. On ne sait que louer le plus de la majesté des scènes grandioses (couronnement d’Ivan), de la dynamique motoriste (Bataille de Kazan), du pouvoir d’évocation et de l’émotion des épisodes plus méditatifs (supplication et malédiction des boyards, prédication de l’Innocent), ou de la beauté mélodique de la Chanson de l’Océan ou de la Berceuse du castor excellemment chantées par la mezzo-soprano Rachel Wilson dont on admire le timbre chaud, le large ambitus, la puissance de projection et le sublime legato. Malgré la discrétion de son intervention Ivo Stanchen séduit également par son engagement scénique comme par la qualité de sa basse dans le populaire Serment des Opritchnikis.

, en récitant fait montre d’une impeccable diction tandis que sa forte implication scénique sait donner beaucoup de relief à la complexe personnalité d’Ivan. Le magnifique , préparé par , s’avère de bout en bout un acteur essentiel du drame par sa confondante splendeur sonore a capella, sa richesse en nuances et de somptueux pianissimi.

Crédit photographique : © May Zircus

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 10-I-2023. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Ivan le Terrible, oratorio pour orchestre, solistes et récitant d’après la musique du film éponyme de Sergueï Eisenstein. Arrangement de Abraham Stassevitch. Rachel Wilson, mezzo-soprano. Ivo Stanchez, basse. Chœur Stella Maris. Sébastien Dutrieux, récitant. Orchestre National d’Ile de France, direction : Pablo González

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