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Lyrisme, poésie et musique par Laure Gauthier

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D’un lyrisme l’autre / La création entre poésie et musique / Laure Gautier en dialogue. Philharmonie de Paris, Éditions MF. 384 pages. 24 €. Avril 2022

 

Du lyrisme, ou qu’ont à dire la musique et à faire entendre la poésie aujourd’hui ? Et le faire ensemble ? Cet ambitieux ouvrage – un long à-propos, vingt-quatre entretiens, autant de notices bio-bibliographiques, des partitions et des poèmes – fait le point sur les rapports qu’entretiennent ou que pourraient entretenir aujourd’hui la musique et la poésie. À picorer ou à lire avidement !

La réflexion sur le lyrisme, façon de s’interroger sur le renouvellement et de la poésie et de la musique, modes d’expression artistique liés depuis l’Antiquité et séparés au XXe siècle, semble s’être installée dans le paysage contemporain, ainsi que le prouvent par exemple les travaux précédents du poète et critique Jean-Michel Maulpoix, auteur de Du lyrisme (2000), Pas sur la neige (2004), Pour un lyrisme critique (2009), La Musique inconnue (2013) ou encore Une histoire de l’élégie (2018). Avec déjà une gêne exprimée, un balancement observé entre formalisme et « nouveau lyrisme ». En résumé : quel épanchement est-il possible après Auschwitz, quelle est la place pour le lyrisme dans le champ de la création ? Dans son ouvrage D’un lyrisme l’autre / La création entre poésie et musique en dialogue (2022), le mérite de (née en 1972), l’autrice intervieweuse également poétesse et universitaire, est de montrer que cette notion peut non seulement intéresser autant les musiciens que les poètes, mais également servir de pont entre leurs disciplines.

Relatant dans « Un archipel quand même (ouverture) » les cahots politiques et esthétiques d’un XXe siècle particulièrement sanglant, Laure Gauthier décide in fine de « regarder le réel en face » et affirme « un lyrisme quand même, singulier et collectif ». Bonne nouvelle, si l’on considère qu’il n’y a rien à attendre du ciel, que les idéologies ont toutes fait long feu et que donc les individus ont à se déterminer eux-mêmes, seuls et ensemble ! Las ! comme le rappelle dans le second entretien qui lui est réservé, non seulement, l’écrasante majorité de la population préfère la chanson à la poésie et écoute principalement de la musique rock et pop ; mais encore, « poètes et compositeurs ne se fréquentent pas, ne se lisent pas, ne s’écoutent pas ». Pourtant, ce poète partenaire de compositeurs tels Sofia Avramidou, Arturo Fuentes, Pedro Garcia-Velasquez, Nuria Giménez-Comas, Fabien Lévy ou encore Xu Yi, se veut optimiste : « si chaque époque a son lot de menaces, chaque époque produit aussi ses résistances, ses transgressions et ses solidarités nouvelles. »

Cinq autres chapitres en « archipels » suivent l’introduction, se déclinant en titres évocateurs (« Affronter le chant du lointain sans le toucher », « Chaque poème pourrait bien être une musique à saisir », « Une autre langue ouverte à ses parts d’étrangère luisance », « Je suis plus sensible à la profération qu’au sens des mots » …) et convoquant poètes et musiciens, parmi lesquels : Georges Aperghis, Sofia Avramidou, Philippe Beck, Olivier Cadiot, Aurélien Dumont, Francesco Filidei, Nuria Giménez-Comas, Philippe Leroux, Clara Olivares et .

Ainsi s’entend un poème symphonique fait d’échos. Extraits.

– Philippe Beck, dont est reproduit plus loin le poème pour Pastorale (2006) de : « Il semble qu’aujourd’hui en tout cas peu de gens occupés de poésie écrivent à propos de la musique savante. Cela s’explique en général par une translation (et une exportation) du poème vers les arts plastiques. L’aimantation a lieu dans ce sens, comme si la musique dans le poème était finalement le plus dangereux ou le plus répugnant, voire le plus effrayant. »

– Gérard Pesson : « Joseph Conrad disait que chaque œuvre est une occasion à saisir. Chaque poème pourrait bien être une musique à saisir. […] J’admire et lis Dominique Fourcade depuis des décennies et je ne l’ai (encore) jamais mis en musique. Je lis, relis des poètes admirés que je n’ai jamais mis en musique, parfois parce que tous ceux qui écrivent sur papier réglé l’ont beaucoup fait avant moi. »

Philippe Leroux : « Le texte est d’abord pour moi source sonore par la matérialité même des mots. Son sens génère des mouvements de sons, et les rapports entre les mots des paradigmes sonores. Je déduis des structures de sa composition, et des directions de sa forme. »

– Nuria Giménez-Comas : « La poésie propose une conception du temps, de forme très différente de la prose. Comme dans la musique, on peut proposer dans ce sens-là une écoute à plusieurs niveaux, plusieurs couches, différente du discours directif ou imposé dans une temporalité sans relâche qui ne laisse pas de place, par exemple, à des idées comme l’écoute de l’espace. »

– Évoquant son rapport à la musique, Sereine Berlottier confesse : « Un rapport distant. J’écoute assez peu de musique, et je ne connais pas très bien la musique dite ‘contemporaine’. Cette question est une énigme pour moi. […] Je vis dans le silence, autant que possible, mais les voix y occupent beaucoup de place. Peut-être la rencontre entre le texte de poésie et la musique résonne-t-elle pour moi à proportion de cette étrangeté même ? »

Résolution avec le dernier chapitre, « La poésie est un chant du hors-champ », où Laure Gauthier s’entretient avec . Tout en évoquant son activité de poète, ce dernier embrasse l’ensemble de la problématique et conclut magnifiquement l’ouvrage. Lançant un « il faut repenser la voix ensemble », il précise : « la rencontre d’un autre, compositeur, vidéaste ou plasticien, est essentielle pour moi car elle empêche tout repli vers des automatismes de langue et donc de pensée, et nous déroute. » D’où son travail « avec les compositeurs », « ce qui est très différent d’écrire pour ».

Aussi, d’un lyrisme l’autre ne peut-il se faire que d’une rive l’autre. Beau message d’espoir !

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D’un lyrisme l’autre / La création entre poésie et musique / Laure Gautier en dialogue. Philharmonie de Paris, Éditions MF. 384 pages. 24 €. Avril 2022

 
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