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Raretés de Rossini par Marina Viotti à La Chaux-de-Fonds

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La Chaux-de-Fonds. Salle de Musique. 20-II-2024. Gioacchino Rossini (1792-1868) : Ritournelle gothique, Petit gargouillement, Barcarolle, La Gita en gondole, L’Âme délaissée, Canzonetta : La Vénitienne, La Regata veneziana, Première Communion, Ave Maria, Petite Caprice, La Chanson du bébé, L’Amour à Pékin, A Grenade, Canzonetta spagnuola. Franz Schubert (1797-1928) : 4 Canzoni D 688. Marina Viotti, mezzo-soprano ; Jan Schultsz, piano

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Quoi de mieux que la prégnante intimité de la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds pour pénétrer, en compagnie de la mezzo et du pianiste , celle des sentiers méconnus d'un compositeur surtout fêté pour ses opéras bouffes et serie ?

La célèbre salle chaudefonnière est pleine ! Pourtant le programme annoncé autour des Péchés de vieillesse ne fait état que de raretés. L'humour, dit-on, est l'ambassadeur le plus précieux de l'humanité. À l'instar de Rossini, , pianiste mais aussi professeur, chef d'orchestre, directeur du Festival de l'Engadine, n'en manque pas, qui, d'un gag, met d'emblée la salle dans sa poche : talonné de son seul tourneur, et visiblement contrarié, il se lance dans la brève Ritournelle gothique du dernier des quatorze recueils des Péchés de vieillesse, ces pièces de salon que le compositeur, des années après avoir mis un terme à la carrière lyrique qui avait assis sa gloire, faisait entendre dans sa maison de Passy (Rossini considérait sa Petite Messe solennelle de 1864 comme le codicille de cet opus d'une durée tétralogique). Toujours maugréant, accueille froidement les explications embarrassées d'une visiblement en retard, se dédouanant sur « les transports ! », avant de lui imposer une mise en voix (le Petit gargouillement de Rossini fait l'affaire) entre repentance coupable et complaisance scolaire. Enfin prête dans le fuseau serpentin d'une robe bleue veinée de noir, l'élève Viotti se voit dès lors autorisée à passer aux choses sérieuses avec La Gita in gondola des Soirées musicales, dont le refrain de Voli l'agile barchettaVoga, Marina(r)– semble s'adresser à elle.

On s'étonne ensuite que la mezzo-soprano éprouve le besoin de traverser le plateau en direction d'un micro placé à jardin. Cette « précaution inutile » s'avère de fait bien commode pour briser sans tarder un quatrième mur hors de propos en terme d'intimité compositionnelle et interprétative. Au micro lui aussi, Jan Schultsz présente la cheville ouvrière de la soirée : un piano forte fabriqué au mitan du XIXᵉ siècle à Paris par Pleyel et Cie, avant d'être importé par Rossini à Florence, objet tout de bois blond, au souffle court, dont son interprète avertit que, comme on pourra s'en rendre compte, il s'avérera quelque peu retors à mater. Après une Vénitienne en solo pendant laquelle la chanteuse s'est modestement éclipsée à l'arrière-plan, vient le tour de La regata veneziana, triptyque vocal de l'Album italiano (Volume I des Péchés), reportage intime de la jeune Anzoleta devant les exploits nautiques de son petit ami : le velours de passe avec beaucoup de naturel des encouragements énamourés à la fièvre de la compétition (des Su coraggio lancés comme des Su! de Tosca), avant un repos du guerrier en guise d'avant-goût discret des vocalises précises et sensuelles que la mezzo semble tenir en réserve.

Même si aucun de ses dix-sept opéras ne recueillit le moindre succès, Schubert admirait ceux de Rossini, ce qui lui vaut invitation à la « Schubertiade rossinienne » rêvée par les deux artistes qui ont à cœur de révéler que ses Quatre canzoni D 688 se doublent d'une leçon de bel canto ne faisant pas mystère de son allégeance au Cygne de Pesaro.

Après l'entracte, Jan Schultsz recentre l'attention au moyen de Première Communion de l'Album pour les enfants adolescents (volume V des Péchés). Avec l'étonnant Ave Maria (su due note) (sur deux notes !) de l'Album italiano, Marina Viotti rappelle la nécessité de l'humour, même dans les saints lieux. Humour toujours avec Petite caprice (Style Offenbach) qui clôt Miscellanée de musique (Volume X) dont la partie pour les seuls index et petit doigt de la main droite, se réjouit le pianiste pédagogue, indique que, brandis, ils signifient en italien : cornuto (cocu) ! Une barrière intime tombe encore avec « le bon nanan » de La Chanson du bébé extirpée du volume XI des Péchés (Miscellanée de musique vocale), qui fait s'esclaffer jusqu'à la chanteuse elle-même lorsqu'elle évoque au micro la tête des gens au volant de leur voiture (le récital est retransmis en direct à la radio) à l'audition des « pipi ! » et des « caca ! » ponctuant cette intronisation rossinienne du scatologique en musique. Après avoir appris à son public L'Amour à Pékin (Volume III Morceaux réservés), Marina Viotti abat enfin les cartes de la séduction avec un morceau cher à son cœur, cette Canzonetta spagnuola dont l'introduction pianistique ne laisse aucune oreille indifférente, tube de son auteure présumée : . La Colbran, muse et, un temps, épouse du compositeur.

Fille de (Marcello), sœur de (Lorenzo), celle que l'on appellera peut-être un jour La Viotti clôt la longue soirée (2h10) avec un « caprice » de diva : bien qu'ayant envisagé, entre deux avions (hier à Amsterdam, demain à Zürich), de ne pas faire de bis, elle se ravise (peut-être impressionnée par la curiosité d'un public à laquelle elle tient à rendre hommage) avec une version féminine de la célèbre Danza prévue pour ténor, suivie du message de bonté (dont le monde a grand besoin actuellement, dit-elle encore) envoyé par sa Cenerentola récemment relue avec Damiano Michieletto. L'air, donné bien en amont de son célébrissime rondo final, met debout toute une salle jusque là à genoux devant une cantatrice que ses atouts (chaleur du timbre, articulation, prononciation, ambitus, naturel sans affectation) auront inscrite dans le trio en or massif des mezzos du moment : Isabelle Druet, Eve-Maud Hubeaux… C'est Rossini, dont les héroïnes sont toutes les ambassadrices d'une tessiture généralement condamnée aux seconds couteaux partout ailleurs, qui serait content !

Crédits photographiques : © Marco Borggreve/Matilde Fasso

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