La résurrection inespérée des symphonies de Haydn par Derek Solomons et son Estro Armonico
Après plus de 30 ans d'aléas éditoriaux et d'oublis aussi inadmissibles qu'incompréhensibles, Sony décide de façon inattendue et pour notre plus grand bonheur de rééditer l'intégralité remastérisée de ce qui fut à l'époque une révolution musicologique dans l'univers bien sage et très ancien régime des symphonies de Haydn. Une redécouverte au sens strict qui n'a pas pris une ride avec le temps.
Un peu de statistiques pour commencer : ce coffret de 18 CD comprend deux groupes de partitions : d'abord les « Morzin » (symphonies n°1, 37, 2, 15, 4, 10, 18, 5, 32, 11, 33, 27, 107, 3, 16, 17, 19, 20, 108), qu'Haydn écrivit quand il travaillait pour le comte du même nom – le plus ancien enregistrement de Solomons leur est consacré ; puis les « Sturm und Drang » quand il passa chez le comte Esterhazy qui constituent le reste du coffret, ainsi que quelques autres complémentaires. Précisons encore une fois que les numéros sous lesquelles nous les connaissons aujourd'hui ne correspondent pas forcément à leur date de rédaction. Sur l'ensemble du coffret, 36 apparaissent pour la première fois en CD.
Au niveau musicologique, Solomons s'est basé sur le travail éditorial de Robin Landon, américain spécialiste de Haydn, qui a déterminé que les « Morzin » ne comprennent que 9 cordes, 2 hautbois, 2 cors, 1 basson. On ne sait pas si Solomons s'en tint strictement à ces chiffres, mais l'effet sonore que l'on entend ici s'en approche en tout cas. Le nombre des musiciens variera d'une symphonie à l'autre en fonction de la nomenclature demandée par le compositeur et de l'évolution de son style.
Les débuts discographiques de Solomons ont fait l'effet d'une bombe : jamais auparavant (ou si peu) on n'avait entendu de cette manière les symphonies de Haydn, les symphonies « à titre » et les numéros rattachés aux grands cycles populaires des parisiennes et des londoniennes constituant la majorité des enregistrements. Devenues introuvables avec le temps, thésaurisées sous forme de vinyles, les collectionneurs ou les mélomanes fétichistes des années 80 connaissaient seuls ces versions, perdues de vue depuis de nombreuses années.
On aurait pu craindre alors un oubli total, un jeu dépassé de nos jours voire un anachronisme interprétatif, on aurait pu craindre une usure stylistique, tant les choses évoluent et vers le meilleur, non seulement des goûts mais aussi de la facture des instruments. Mais non. L'Estro Armonico est constitué de musiciens triés sur le volet : si l'on prend le temps de lire la liste des 47 musiciens qui ont participé à l'aventure durant six ans dans la même église londonienne qui leur a servi de studio, on trouvera des solistes émérites qui ont fait carrière, rattachés plus tard à des ensembles de musique ancienne mondialement connus. Citons quelques dames : Elizabeth Wallfisch, épouse de Rafael, Marie Leonhardt, épouse de Gustave, Elizabeth Wilcock, ancienne épouse de Gardiner. Pour les hommes, on remarque un certain Roy Goodman au violon qui lui aussi enregistrera (sans la finir non plus) plusieurs symphonies de Haydn. Ainsi, le geste extrémiste a gardé toute sa fraîcheur, la douce acidité des cordes, son remarquable équilibre entre des pupitres fluides où circule de l'air, la justesse des phrasés et des articulations, sa dynamique enthousiasmante. On pourrait détailler à l'infini les choix interprétatifs des musiciens dirigés depuis le violon 1 par Derek Solomons. Et que trouverait-on à y redire ? Peut-être ici ou là, une note une peu forte d'un cor dans l'aigu ou une voix de hautbois ou de flûte couverte. Mais la justesse des tempi et l'énergie qui s'en dégage nous les font admettre. Les fameux menuets, presque toujours plombés de lourdeur et de pompe par les versions traditionnelles (même les meilleures) sonnent ici tout autrement.
Il est permis toutefois de poser plusieurs questions au sujet de ces versions, qui elles ne faibliront pas avec le temps : nous avons souligné leur musicalité absolue. Celle-ci est le fruit d'un retour à l'original ayant pour base un appui constant sur la partition. Dès lors, toutes les reprises sont faites, y compris celles de la deuxième partie des mouvements. Là où d'habitude les chefs ne s'en tiennent qu'à la reprise obligatoire de la première partie, et tranforment la barre de reprise finale en double barre finale sans reprise (ce que tous les interprètes traditionnels observent), Derek Solomons prend cette dernière barre de reprise au pied de la lettre et rejoue le tout depuis le développement. D'où les durées parfois surprenantes de certains mouvements. Nous avouerons que, si le plaisir de réentendre tout deux fois ne nous gênera pas dans les œuvres les plus courtes, il s'avère pourtant un peu lourd et presque rébarbatif pour les plus longues. Et d'autant plus que l'on n'y entend pas l'ombre d'une variation. Ce choix est-il vraiment nécessaire ? La question reste posée.
Autre réflexion : ces versions historiquement documentées nous amènent souvent toutes à ce paradoxe : on a l'impression que le chef construit son discours uniquement sur le son de ses instruments et que par là toute subjectivité disparaît. La rigueur musicologique devient le prétexte in fine de la musique. Le dramatisme, l'humour si présent chez Haydn, les sentiments changeants qu'apportent un passage bref en mineur, le retour de la joie, les inquiétantes indécisions harmoniques, la truculence de certains dialogues instrumentaux, le poids de certains silences, la gestion subtile des transitions, ce qui fait qu'une liberté subjective plus vivante et narrative surprend et construit une version génialement pensée, tout cela a tendance à s'effacer devant une rigueur textuelle prévisible qui assèche l'inspiration. Et rappelons que le texte édité, quand il n'est pas que manuscrit, est lui-même sujet à plus d'une erreur ou imprécision, même chez les plus grands. Aussi, on a besoin de dépasser la lecture stricto sensu et d'aller vers ces inattendus qui apportent un plus personnel démontrant un engagement et une compréhension du texte qui va au-delà de la radiographie froide, qui n'a qu'un intérêt limité, car a priori tout le monde peut le faire avec du métier. Mais ce qu'on n'apprend pas à l'école, c'est le génie interprétatif, que l'on perçoit parfois.
Derek Solomons n'a jamais pu finir son intégrale, projet ambitieux et coûteux, arrivé à mi-course. D'autres projets ont été terminés, le premier d'entre eux étant celui d'Antal Dorati qui lui a servi de stimulateur pour entreprendre son projet novateur. On ne cessera de passer d'une écoute à l'autre afin de mieux appréhender comment ils parviennent à nous convaincre de leurs intentions avec des moyens diamétralement opposés mais tout aussi convaincants. Pour autant, Derek Solomons a changé notre vision de Haydn de la meilleure façon qui soit ; chacun a raison dans son style, et on ne brûlera pas une idole pour une autre.













