Penser le son et orchestrer le timbre avec Sofia Avramidou
Compositrice grecque installée en France, Sofia Avramidou (née en 1988) affirme une démarche artistique personnelle dont elle éclaire ici les enjeux. Deux fois invitée au festival Présences de Radio France 2026, elle revient sur l'importance pour elle du chant traditionnel qu'elle a longuement pratiqué et le désir, inhérent à sa pensée compositionnelle, de lier intrinsèquement l'élan de la pratique orale au flux de la musique écrite, comme deux brins qu'elle ne cesse de tresser dans sa musique.

ResMusica : Vous êtes à l'affiche du festival Présences 2026 où vous chanterez et donnerez à entendre votre pièce d'orchestre Innsmouth. Menez-vous toujours de front ces deux activités, le chant et la composition ?
Sofia Avramidou : Je chante un répertoire qui est de tradition orale, grec mais aussi venu d'autres cultures, de la Méditerranée ou des Balkans, comme le Liban, l'Arménie, la Roumanie, etc. Ce sont des musiques différentes mais qui ont un rapport très direct à la voix, au corps et au souffle, sans support écrit ; la voix est à la fois mémoire, geste et narration. Le chant traditionnel est ma première source d'expression, pratiqué dès mon plus jeune âge. Or je vis aujourd'hui en France, loin de mes racines et j'ai perdu cette connexion avec mon pays ; la composition me prend tout mon temps et ma concentration ; c'est une activité qui exige un travail de chaque jour et qui structure mon quotidien artistique. Lorsque je fais appel à la voix, c'est pour l'inscrire dans mes projets comme un élément parmi d'autres. Mais je garde en moi cet acquis culturel et, même si je chante moins, je sais que cette pratique va rejaillir dans mon écriture instrumentale.
RM : Vous participez au concert avant-première / Ircam (31-I) consacré à Georges Aperghis, « le plus français des compositeurs grecs », dit-on ; vos origines communes vous avaient-elles déjà rapprochés ?
SA : Je connais la musique de Georges Aperghis depuis fort longtemps et son intérêt pour la voix et le théâtre musical m'a beaucoup inspiré. Je l'ai rencontré il y a de cela deux ans, lorsqu'il m'a proposé de participer au programme de Présences, après avoir écouté ma musique. Bien évidemment, le fait que nous venions tous les deux du même pays me touche énormément. Et je me rends compte, maintenant que je le côtoie, qu'il existe entre nous une proximité qui ne relève pas d'une esthétique commune ni de démarches ou de techniques partagées, mais plutôt d'une sensibilité et d'une attention semblables portées à la voix, au geste et à la dimension très corporelle de la musique. Ce qui ressort également chez lui est sa grande générosité, sa capacité d'écoute et l'immédiateté de son rapport à l'autre, des qualités qui ne sont pas si fréquentes.
RM : Dans ce premier concert, on entendra en création mondiale Dimorphos Delta/folk-song 7 pour voix, contrebasse et électronique. Que révèle ce titre et qu'est-ce qui fait la différence avec Dimorphos créé à Prades en 2023 ?
SA : Dimorphos, que l'on peut traduire par « deux visages », est une pièce qui cherche la rencontre de deux mondes a priori contradictoires qui finissent par s'hybrider l'un l'autre pour ne former qu'un seul corps. La pièce est un cycle en quatre parties, Alpha, Beta, Gamma et Delta ; c'est la quatrième, Delta, qui sera donnée en création mondiale, avec le folk-song 7 qui fait office de conclusion ; elle suit la même logique formelle que les trois premières, avec un début plutôt expérimental où s'entendent la contrebasse, l'électronique et ma voix enregistrée dans un rapport très organique et une texture élaborée et assez dense ; progressivement la matière sonore se décante et laisse place au timbre pur de la voix acoustique ; je suis alors sur la scène et chante avec l'accompagnement de la contrebasse.
J'ai choisi pour le folk-song 7 une chanson arménienne anonyme, une berceuse anonyme dont le texte co-écrit par un ami et moi-même est en grec. Tout est fixé, contrairement à Dimorphos qui ménage des temps d'improvisation et je finalise en ce moment la partie électronique dans les studios de l'Ircam.

RM : S'agissant de la composition, quelles ont été les étapes importantes de votre formation ?
SA : J'ai commencé mes études de composition en Grèce à l'Université Aristote de Thessalonique où j'ai acquis des bases solides en technique et théorie. Mais c'est à l'Académie Santa Cecilia de Rome, auprès d'Ivan Fedele, que s'est véritablement produit le déclic, que j'ai commencé à trouver ma voie, à m'exprimer librement et à chercher les outils qui me permettent de le faire. Je viens d'une musique traditionnelle où l'intuition et l'instinct tiennent une place importante, une chose que je voulais préserver tout en m'efforçant d'acquérir des structures fortes pour conduire mon écriture. La seconde étape a été mon passage à l'Ircam durant les deux années du Cursus où j'ai développé mon écoute du son, électronique autant qu'acoustique, et qui ont façonné ma pensée compositionnelle. J'avais comme réalisateur en informatique musicale (RIM) Mikhail Malt et comme professeur associé Thierry de Mey dont la dimension interdisciplinaire m'a beaucoup inspirée.
RM : Avez-vous déjà écrit pour votre voix ou, sinon, aimeriez-vous le faire ?
SA : Si je prends l'exemple de Dimorphos, dans lequel je chante, je dirais que ce n'est pas tant ma voix en tant que telle qui m'intéresse que la manière dont je peux l'articuler à l'écriture instrumentale. Dans ce projet précis, mon univers vocal se situe clairement du côté du chant traditionnel ; c'est dans ce cadre que je parle d'hybridation avec l'instrument et l'électronique, ainsi que d'une forme de fragilité entre ces différentes dimensions.
Lorsque je me tourne vers une écriture vocale contemporaine − ce que j'ai déjà fait à de nombreuses reprises − je choisis en revanche de travailler avec d'autres chanteuses : il s'agit alors d'autres contextes, d'autres enjeux et d'autres identités vocales.
RM : La pièce d'orchestre Innsmouth, que l'on entendra dans le concert de clôture avec l'Orchestre national de France dirigé par Cristian Măcelaru, s'inspire d'une nouvelle de H.P. Lovecraft ; pourquoi ce choix et dans quelle mesure la nouvelle a guidé votre écriture ?
SA : Je m'intéresse beaucoup à la littérature, à la mythologie, aux contes de fées et surtout aux nouvelles fantastiques ; Lovecraft occupe une place particulière dans mon imaginaire. Dans Innsmouth, ce n'est pas vraiment l'histoire qui m'attire mais une sensation d'étrangeté, quelque chose de flou et de menaçant. J'ai travaillé sur l'idée d'un son qui semble venir d'un lieu impossible ; les timbres instrumentaux se déplacent comme des formes instables, reconnaissables ou fragmentées ; on entend des souffles, des sonorités presque aquatiques ; rien n'est entièrement humain, rien n'est entièrement autre. À la lecture de la nouvelle j'ai noté certaines expressions qui ont fait naître des images très fortes ; j'aimerais en citer au moins deux : « Ils psalmodient en hurlant leurs voix portées jusqu'à la ville » ou encore « les cloches décapitées d'une église très ancienne ». La pièce évolue selon le processus de la métamorphose ; la transformation est la véritable force dramaturgique de l'œuvre.
RM : Il n'y a pas d'électronique dans votre pièce d'orchestre mais vous semblez me dire que votre pensée électronique a été déterminante dans la façon de modeler la matière instrumentale…
SA : En effet, une grande partie de ma pièce a d'abord existé sous forme électronique ; j'ai commencé par concevoir des morphologies électroniques que j'ai ensuite transférées dans la partition, sous forme instrumentale ; le processus a été d'un formidable enseignement pour moi. Et j'aimerais également partager cette aventure avec les musiciens pour qu'ils puissent nourrir leur imagination.
RM : Écrire pour l'Orchestre national de France n'est pas une mince affaire ; que retenez-vous de cette première expérience ?
SA : En fait, ce n'est pas la première pièce d'orchestre que je réalise. J'ai, dans mon tiroir, une grande partition que j'ai écrite en 2014 pour mon diplôme d'étude en Thessalonique et que je n'ai jamais entendue ainsi que deux esquisses de moindre importance. J'ai beaucoup de reconnaissance envers les institutions et les ensembles français qui me donnent l'opportunité d'entendre mes anciennes compositions. J'ai fait également beaucoup d'arrangements ; l'exercice me plait énormément, qui consiste à révéler les multiples facettes d'une pièce originelle. J'ai également agrandi pour grand orchestre ma pièce Géranomachie commandée en 2021 par l'Ensemble intercontemporain dont le titre évoque un mythe ancien et mystérieux, opposant animalité et humanité.
RM : Comment s'est déroulé le processus d'écriture ; pouvez-vous nous faire entrer dans votre atelier ?
SA : Chaque pièce est pour moi une nouvelle aventure. Mon travail est avant tout concentré sur l'orchestration du timbre, la manière de traiter le son, de texturer l'espace. La forme est un processus évolutif jamais linéaire et je l'approche comme un organisme vivant. Il m'arrive parfois de contrôler très précisément la trajectoire et parfois je me laisse guider par l'élan de l'intuition. Mon écriture oscille entre la maîtrise totale et la liberté de l'instinct.
RM : Comment vous situez-vous dans le paysage actuel de la création ? Quels seraient vos mentors, les musiciens qui restent pour vous un modèle ?
SA : Je peux, à la rigueur, citer Ivan Fedele qui a été mon professeur et a profondément marqué ma formation ; pour le reste, je me suis nourrie de nombreuses musiques, en écoutant et analysant les partitions. À dire vrai, j'essaie aujourd'hui de m'inscrire dans un parcours personnel sans avoir l'envie de me réclamer de qui que ce soit.
RM : Vous êtes compositrice associée à l'Opéra national de Bordeaux pour trois ans (2025 à 2027) ; en quoi consiste exactement une résidence auprès d'une telle institution ?
SA : Il s'agit d'entretenir un dialogue constant avec l'institution dans toute sa diversité. Je travaille avec différentes formations ; j'ai déjà présenté What can that be but my apple-tree?, que j'ai arrangé pour orchestre à cordes − un travail très enrichissant pour moi. Je me suis également rapprochée du ballet à travers la chorégraphie de Géranomachie dans sa version pour ensemble, et je dois écrire pour le chœur de l'Opéra national de Bordeaux un diptyque de dix minutes prévu pour la prochaine saison. La version pour grand orchestre de Géranomachie sera également donnée.
J'aurai également un concert monographique avec l'ensemble bordelais Proxima Centauri, au cours duquel des œuvres du passé côtoieront des compositions plus récentes. Par ailleurs, Dimorphos sera repris dans un autre cadre de cette résidence.
Le champ de collaborations qui s'ouvre à moi me semble très large : je présenterai notamment différentes pièces dans le cadre d'un concert à destination du jeune public et j'aurai également la chance de réentendre ma pièce d'orchestre Innsmouth en 2027, en tant que co-commande de Radio France, de l'Opéra national de Bordeaux et du Teatro Colón.
RM : Avez-vous des projets à plus long terme ?
SA : C'est peut-être un peu tôt pour en parler, mais j'aimerais développer un nouvel opéra avec le metteur en scène Johanny Bert. Son travail, à la croisée du théâtre, de la manipulation, du corps et de l'image, interroge profondément les formes contemporaines de la scène et m'intéresse depuis longtemps. Il est venu voir à la Philharmonie de Paris De l'autre côté d'Alice, mon dernier opéra, et a été particulièrement attentif à mon univers musical. Il m'a ensuite proposé de découvrir le conte philosophique d'Ágota Kristóf, Le Monstre, un texte qui m'a immédiatement frappée par sa force et sa radicalité. Le projet commence aujourd'hui à prendre forme et nous l'avons proposé à l'Opéra de Bordeaux ; je ne saurais en dire davantage pour l'instant.












