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Gifle magistrale avec La Passagère de Weinberg au Capitole

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Toulouse. Opéra national du Capitole. 26-I-2026. Mieczysław Weinberg (1919-1996) : Passazhirka, opéra en deux actes et un épilogue sur un livret d’Alexander Medvedev. Mise en scène : Johannes Reitmeier. Scénographie : Thomas Dörfler. Costumes : Michael D. Zimmermann. Lumières : Ralph Kopp. Avec : Anaïk Morel, Lisa ; Airam Hernández, Walter ; Nadja Stefanoff, Marta ; Mikhail Timoshenko, Tadeusz ; Céline Laborie, Katja ; Victoire Bunel, Krystina ; Anne-Lise Polchlopek, Vlasta ; Sarah Laulan, Hannah ; Julie Goussot, Yvette ; Janina Baechle, Bronka ; Ingrid Perruche, une vieille femme ; Damien Gastl, Baptiste Bouvier et Zachary McCulloch, SS ; Hazar Mürsitpinar, un vieux passager ; Manuela Schütte, Kapo, surveillante principale ; Frédéric Cyprien, comédien. Chœur de l’Opéra national du Capitole (chef de chœur : Gabriel Bourgoin). Orchestre national du Capitole, direction : Francesco Angelico

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On ne sort pas indemne de cette production présentée au Théâtre du Capitole, en création française de La Passagère de Mieczysław Weinberg où toutes les composantes du spectacle font l'effet d'un coup de poing.

Le devoir de mémoire est parfois lourd et pesant, d'autant plus quand il se place au cœur du camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Mais il est aussi indispensable à l'heure où la question mémorielle est plus que jamais nécessaire. À croire que le passé nous rattrape toujours, comme pour Lisa, cette ancienne Kapo SS qui voyage avec son mari Walter sur un paquebot de croisière à destination d'une nouvelle vie, au Brésil, là où, dans les années 60, le soleil sera plus chaleureux qu'en Allemagne. La rencontre inopinée de Marta, survivante d'Auschwitz où Lisa officiait, nous entraîne durant trois heures d'opéra dans une alternance entre le passé et le présent, entre l'horreur et les remords, entre l'effroi et le silence, voire le déni, désormais impossible.

Cette alternance particulièrement rapide dans le livret d'Alexander Medvedev, est parfaitement menée grâce à la scénographie de Thomas Dörfler, disposée sur un plateau tournant. Dès le lever de rideau, le squelette en bois du paquebot marque les esprits par sa majesté fantomatique. La cabine du bateau est parfaitement lisible, tout comme le pont où les mondanités sont loi, sa cheminée restant le centre de la structure une fois tournée, mais n'ayant pas le même usage selon l'époque où l'on se trouve. La rotation à vue du décor permet aux personnages d'évoluer sur scène malgré ces voyages dans le temps, la poupe du bateau une fois visible représentant les lits superposés du camp de l'horreur. L'approche cinématographique de la mise en scène de présente un attrait certain pour des regards habitués aux écrans, mais elle touche particulièrement par son réalisme, portée par cette même impulsion des auteurs de cet opéra qui ont voulu que chaque personnage s'exprime dans sa propre langue. Alors, quand on sait que l'histoire se fonde sur une autobiographie et que Mieczysław Weinberg fut touché directement par les horreurs du nazisme avec la perte de sa sœur et de ses parents morts dans les camps, l'émotion est encore plus tangible ?

Cette alternance dans le livret et sur la scène se retrouve évidemment dans la musique, où les effets de contrastes saisissent, en faveur d'une dramaturgie percutante et d'une virtuosité étonnante dans l'enchaînement des multiples ambiances qui composent l'œuvre. La richesse musicale y est évidente, Mieczysław Weinberg sachant déployer un esthétisme pluriel, allant des valses au dodécaphonisme, du jazz ou postromantisme, des mélodies traditionnelles aux citations musicales (Bach ou Schubert par exemple) et à des influences multiples allant de la musique de Chostakovitch à Zemlinsky ou encore celle de Stravinsky. Le sprechgesang est un outil idéal pour mener des dialogues intenses au premier acte, laissant place à un lyrisme soutenu au second, notamment avec la chanson a cappella de Katja – saisissante – et le monologue de Marta. Cette combinaison d'écriture est complexe, mais toujours immédiate émotionnellement pour le spectateur. La précision de la direction de y est indéniable, tout comme la subtile rigueur d'un Orchestre national du Capitole splendide (superbes pupitres de percussions) dans une orchestration limpide et claire pour laisser la place au chant et au verbe, ainsi notamment dans l'engagement sans réserve d'un Chœur du Capitole remarquable.

La profondeur psychologique de chaque personnage, même les plus secondaires, est manifeste, renforçant, s'il le fallait encore, les émotions et le ressenti du spectateur, entre empathie et dégoût selon les cas. En première ligne, , saisissante, dépeint avec aisance et conviction, malgré l'écriture exigeante de son chant, les remords d'une Lisa qui dit n'avoir subi que le sens de l'histoire, suivant les ordres, sans se rendre compte de l'ignominie de ses actes, même si le personnage a fait le choix d'une certaine ascension sociale en devenant kapo dans un régime très misogyne. Son timbre chaud se mêle à un excellent allemand et à une projection caractérisant une autorité passée. À ses côtés, par son timbre clair et moelleux, apporte à Walter séduction et humanité, sachant rendre au personnage sa puissance masculine mais aussi sa faiblesse face à l'amour qu'il porte à Lisa malgré tout, et aux contraintes sociales dues à son rang.

Face à Lisa, matérialise une Marta pleine de contrastes, autant dans la dignité fragile de la jeune prisonnière que dans celle vengeresse de cette silhouette féminine énigmatique sur le bateau. La force d'engagement de la soprano est vibrante de bout en bout, avec comme point culminant la sixième scène du second acte où elle accepte calmement sa mort avec un chant viscéral. Ce chant sans concession se retrouve, sans exception, dans toute la distribution féminine qui interprète les prisonnières : un grand bravo à (Katja), Victoire Buenl (Krystina), (Vlastaà), (Hanna), (Yvette), (Bronka), (Une vielle femme), pour avoir porté, autant par une force individuelle que collective et une musicalité sensible, la souffrance de ces victimes de guerre. Le fiancé de Marta, Tadeusz, sous les traits de , est tout aussi touchant, son air hagard ne faisant pas ombrage à la noblesse de son chant.

Crédits photographiques : © Mirco Magliocca

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