Olga Neuwirth lâche ses monstres à Hambourg
Ouvrage lyrique à deux têtes, Olga Neuwirth et Elfriede Jelinek, Monster's Paradise est une œuvre monde, abordant les sujets brulants de notre société sur fond de spectacle grand-guignolesque aussi virtuose que réjouissant.

« Une folle satire de l'état du monde », résume la compositrice, qui réserve à son scénario (la technique d'élaboration évoque le cinéma) un « happy end ». L'action est emmenée par deux personnages féminins, les « vampirettes » – Vampi et Bampi, soit deux couples sur scène, respectivement chanteuses et actrices – avatars d'Olga Neuwirth et Elfriede Jelinek. Sans illusion sur le sort qui leur est réservé, elles décident une dernière fois de partir en voyage pour observer le déclin du monde et faire état des dégâts. Elles assistent alors, et prennent part, à la lutte de pouvoir sans merci entre un Roi-Président despotique – aussi blond que Trump – et le monstre marin Gorgonzilla, sorte d'hippocampe à longue queue né du Gozilla japonais, figure emblématique de la culture nippone que Neuwirth apprend à connaître lors de son séjour au Japon. Ce dernier se veut sauveur de l'humanité, qui finit par manger le despote, posant à son tour la couronne sur sa tête : mais comment le monde serait-il sauvé par un monstre de cette espèce ? Cela finira-t-il un jour ?…
Des personnages à foison
Hormis les deux couples déjà cités – qui peuvent se multiplier à l'envi lorsque la situation l'exige – gravitent autour du Roi-Président les turbulents Mickey et Tukey, deux hommes de mains et sosies du dictateur. S'invite, dans le deuxième tableau, un ours, bien en fourrure, qui vient témoigner du peu de respect avec lequel on traite les animaux de son espèce. Déferlent, dans le troisième tableau, les zombies, à la botte du/des tyrans tandis que quatre jeunes créatures (personnages de contes de fées ?) apparaissent par intermittence, avec leurs costumes atemporels (ceux, très extravagants, de Rainer Sellmaier) et tout en scintillement.
La mise en scène truculente de Tobias Kratzer balance entre fiction cinématographique et bouffonnerie ubuesque. Très drôle, dans le décor de la Maison blanche (tableau II), cette parodie d'America's Got Talent (émission de téléréalité américaine) où défilent sur l'avant-scène ménagée devant l'orchestre les stars de demain que le Roi-Président fait basculer dans le vide d'un coup de sonnette. Menacé par Miss Piguy et Kermit (alias les « vampirettes » déguisées en grenouille et en cochon), et avec les ressorts de la vidéo (virtuoses Jonas Dahl et Janic Bebi), le despote assied son invulnérabilité en décuplant de volume.

Son arrivée en voiturette de golf et petite tenue dans l'île utopique où Gorgonzilla s'est installé (Tableau III) ne manque pas de pittoresque.
Modifiant et le ton et la temporalité, The Goodess (Charlotte Rampling), apparait via la vidéo sur les parois latérales de la salle, paroles sages et versifiées, comme celles du vieux Melville dans The Outcast qui prophétise à sa manière : voix calme et très articulée soutenue par l'électronique ou la texture légère des cordes.
Une musique « multi-sensorielle et à tiroirs »
Olga Neuwirth travaille dans l'hétérogénéité et avec les ressorts de l'électronique (échantillonneurs et transformation live), réglant sa partition d'orchestre selon le rythme du plateau : trames lisses et continues (design sonore) sur les dialogues parlés, nombreux dans le premier tableau, pointant l'importance du théâtre chez Neuwirth tout comme l'abondance du texte chez Jelinek. L'écriture instrumentale regarde volontiers vers le jazz, avec l'importance de la batterie (Lucas Niggli) et de la guitare midi (Seth Josel) tout au long de l'ouvrage, chansons, musique de fanfare, voire militaire, pour accompagner la voix du Roi-Président et prédilection pour la trompette (chère à la compositrice) entendue à travers le filtre de nombreuses sourdines. Si les citations sont pléthores, la présence plus explicite du début du scherzo de la Symphonie n°9 de Bruckner, anamorphosé dans le dernier tableau, alerte l'écoute tout comme les sonorités fragiles de la Sonate D.940 de Schubert.

Parler et chanter
Si le personnage de Gorgonzilla (associant une chanteuse et une comédienne) fait le plus souvent entendre une voix caverneuse passée au vocoder qui sied au monstre, celui du Roi-Président, endossé par l'immense Georg Nigl, met la voix du baryton (comme le corps) dans tous ses états, parlée, chantée, gueulée, et dans tous les débordements que le personnage induit. À ses côtés, les deux contreténors et bons comédiens Andrew Watts et Eric Jurenas donnent le change, voix rayonnantes toujours, dans un deuxième tableau étourdissant. Les deux « vampirettes » ne déméritent pas, sollicitées dans des parties chantées autant que parlées, l'une, Sarah Defrise, faisant valoir les aigus de son colorature, l'autre, Kristina Stanek, donnant à entendre un mezzo chaleureux et bien projeté. Rappelons qu'elles ont leur double, Sylvie Rohrer et Ruth Rosenfeld, deux actrices aussi alertes que convaincantes. Vaillant, le baryton Ruben Drole, donne de la voix sous sa tête d'ours !
Les chœurs entendus de la fosse amènent de la distance, Olga Neuwirth faisant appel, comme dans The Outcast, à un chœur d'enfants (le Jeune Chœur de l'Opéra de Hambourg), timbre pur et registre clair qui tranchent avec le son d'orchestre – celui du Staatsoper sous le geste énergique de Titus Engel – très hybridé.
À la faveur d'un tulle qui descend des cintres à plusieurs reprises, l'épilogue, qui s'étire un rien en longueur au terme des 2h30 de spectacle, se regarde en 3D sur l'écran : l'océan, comme refuge et le piano joué à quatre mains par les deux « vampirettes » sur leur radeau, emmenant la musique de Schubert dans une improbable île déserte… L'art serait-il le remède à tous nos maux ?









