Sol Gabetta et Paavo Järvi entre méditation et brillance
Entre deux pièces orchestrales où Paavo Järvi obtient de l'Orchestre de Paris des effets de miroitements et de métal brossé, Sol Gabetta est épanouie dans le Concerto pour violoncelle d'Elgar.

Le Concerto pour violoncelle d'Eward Elgar n'est arrivé au répertoire de l'Orchestre de Paris que tardivement, en 1988, par Lynn Harrel. Il est depuis lors joué de manière régulière, en 2010 par une Alisa Weilerstein s'inscrivant dans la ferveur de Jacqueline du Pré, et en 2019 par un Truls Mørk jouant la carte de la grâce et d'une émotion mesurée. Sol Gabetta, joue celle de l'épanouissement dans ce chant du cygne du vieux compositeur composée de 1918 à l'été 1919. Davantage qu'une réflexion sur la guerre, Sol Gabetta donne davantage à entendre une méditation sur le cycle de la vie, où le premier mouvement est en lui-même une œuvre en soi, et où la nostalgie et le regret ne s'expriment que dans le dernier mouvement. Paavo Järvi et Sol Gabetta s'apprécient visiblement et permettent à la musicienne d'exprimer sa sensibilité, mais à l'instar du concert qu'ils ont donné à Gstaad il y a quelques mois, un surcroit de tension entre eux aurait ajouté une pointe de relief bienvenue. La violoncelliste propose en bis la deuxième des Cinq pièces dans le ton populaire op.102 de Schumann dans un arrangement pour violoncelle solo et le pupitre des violoncelles, élégiaque et toute en douceur, et un mouvement de la Première Suite espagnole de Rogelio Huguet Y Tagell, aux couleurs du flamenco, pour conclure sur une note virtuose et enjouée.

Wand'ring Bark (2024) de la compositrice estonienne Helena Tulve avait ouvert la soirée. Son titre est issu du Sonnet 116 de Shakespeare, où l'Amour est « l'étoile guidant chaque barque errante ». Donnée en création française, la pièce d'une durée de 10 minutes et qui adopte une forme en arche toute simple, est aussi inspirée par une autre barque, celle de La Barque mystique, thème d'un couple serré sur un frêle esquif peint à multiples reprises par Odilon Redon. Le jeu initialement planant et statique s'anime progressivement, comme une barque emmenée par le vent et les vagues. Les irisations de harpe et les fines percussions se transforment in fine en effets de miroitement comme des jeux de lumière dans la brume sur la mer. D'inspiration spectrale, cette pièce d'une grande poésie passe comme un rêve et est admirablement restituée par son compatriote Paavo Järvi. Placée dans la délicate position de la pièce apéritive, elle n'en a pas moins constitué probablement le vrai temps fort de cette soirée.
Depuis son mandat à la tête de l'orchestre de 2010 à 2016, Järvi est revenu régulièrement diriger la formation parisienne, et le Concerto pour orchestre donné en seconde partie de concert a permis de mesurer la distance qui le sépare d'un Peter Eötvös en 2010 (avec le Philharmonique de Radio France à la Cité de la Musique) chantant dans son arbre généalogique, comme d'un Mäkelä aujourd'hui. Si Järvi est moins souple et dansant qu'Eötvös, qu'il est bon de voir l'Orchestre de Paris dirigé avec une économie de gestes qui fait primer l'effet sonore sur l'impression visuelle, et voir ainsi se déployer tutti de cuivres aussi tranchants que contrôlés (I), jeu sardonique avec bel équilibre entre ironie et brillance (II), poésie évocatrice qui renoue avec Wand'ring Bark (III), danses vivantes et aux cuivres non dénués d'humour (IV), le tout mené sans alanguissement, sur le nerf, d'un trait ferme et sans bavure (V). Si le mandat de Järvi à la tête de l'Orchestre de Paris avait laissé un sentiment d'inachèvement, les vendanges tardives sont belles.










