De la Sonate à Kreutzer aux Lettres intimes, deux quatuors comme drames d’amour
Au tournant du siècle, la Bohême et la Moravie célèbrent les œuvres de Léo Tolstoï, ce géant de la littérature russe, le message d'une conscience slave qu'il s'agit de retrouver après que des générations ont vécu pendant 300 ans sous la tutelle austro-hongroise.

Leoš Janáček et Kamila Stösslová à Luhačovice, station thermale fréquentée par le compositeur
La ville de Brno, ville d'origine de Janáček, offre à Tolstoï un festival autour de son 80e anniversaire, histoire de se remémorer les grandes œuvres du poète. Janáček, russophile invétéré et lecteur passionné de Tolstoï, tâche de pénétrer les secrets du drame dans le roman Sonate à Kreutzer, drame passionnel que le compositeur va mettre en relief dans un Trio avec piano dont l'autographe est aujourd'hui porté disparu. Le sujet ne le laisse pas tranquille, si bien que 14 ans plus tard il y consacre son Premier Quatuor à cordes intitulé Sonate à Kreutzer. Contrairement au romancier qui livre la femme soupçonnée d'adultère à l'acte meurtrier de son mari jaloux, Janáček est pris d'une sincère compassion pour la victime de la tartufferie ambiante. Le biographe Honolka décrit le compositeur de ce quatuor comme « sympathisant plein de compréhension pour la psyché féminine ». Le quatuor n'est pas « programmatique » au sens propre du terme, tout au plus un psychogramme du compositeur enflammé pour une jeune femme inaccessible, la muse de ses dernières années. Le quatuor touche toutefois aux limbes les plus profondes de son âme ébranlée : Janáček parle d'une « réaction à une impulsion centrale ».
Le thème initial aux quartes et quintes articulées en sourdine est comme un appel retenu venant des profondeurs, l'appel de l'héroïne de Tolstoï ballottée entre la vie et la mort :

Ce thème constitue le leitmotif du quatuor, repris dans tous les mouvements et souvent modifié dans son caractère, que ce soit pour préparer le terrain au premier violon avec son thème lyrique ou alors comme évocation dramatique à l'endroit transitoire :

…et finalement comme un dernier écho dans la tessiture filigrane des dernières mesures du quatuor.
Au début, ce motif est suivi d'une parenthèse à caractère dansant, articulée déjà à la troisième mesure au violoncelle et reprise à tour de rôle par tous les partenaires, avant d'être rappelée plus tard au premier violon comme ostinato :

Serait-ce le souvenir de la Sonate à Kreutzer de Beethoven à l'allure fébrile du premier mouvement ?

Beethoven : Kreutzersonate 1er mouvement
Janáečk s'éloigne des structures établies (forme de sonate etc.) en plaçant les séquences parfois de façon abrupte côte à côte, comme une construction modulaire : le suivi des émotions changeantes à l'improviste. La partition indique en détail où il faut observer la retenue et où foncer sans crainte de brusquer le son. Quant aux enchaînements harmoniques, le quatuor risque d'interloquer le public par ses revirements insolites.
Au troisième mouvement, le premier violon et le violoncelle se relaient dans un canon à caractère lyrique et chromatique (l'amant et l'amante en dialogue ?), une séquence à jouer « timidement », mais bousculée soudainement par les interjections fortissimo aux triples croches sauvages sur le chevalet (sul ponticello), ce qui revendique de la part des interprètes le courage d'émettre des sons stridents. Ce type de contrastes criants entre le ton de supplication et l'éruption fracassante est l'un des traits caractéristiques de ce quatuor :

Le dernier mouvement qui annonce comme une cristallisation du matériel thématique reprend le motif initial dans une version altérée, mais dans une atmosphère tourmentée, minée. A peine articulé, le motif est renversé par de violentes secousses :

…et, après un galop au rythme pointé, le quatuor débouche sur une accalmie où la cellule descendante du thème s'évanouit dans un pianissimo final. L'amour semble avoir vaincu les forces mesquines, voire destructrices d'une bienséance hypocrite. Ici, la femme adultère n'est plus le rebut de la société comme chez Tolstoï, mais une héroïne digne de compréhension, même de sympathie.
Son Deuxième Quatuor intitulé Lettres intimes semble exprimer le couronnement de la relation du septuagénaire avec Kamila Stösslová, sa jeune muse depuis treize ans, et l'année 1928 du quatuor est la dernière de la vie du compositeur. Ce couple inégal entretient une riche correspondance (environ 700 lettres) pendant que la vie conjugale ne fait plus que sauvegarder la façade bourgeoise. En février, Janáček annonce à Kamila sa nouvelle composition : « Je viens de commencer quelque chose de beau où se retrouvera notre vie. Je veux l'appeler ‘Lettres d'amour' et je crois que cela sera charmant (…) L'ensemble comprendra un instrument tout particulier qui s'appelle ‘Viola d'amore' (alto d'amour)… »
Contrairement à la Sonate à Kreutzer ce deuxième quatuor parle des épreuves et des imbroglios d'une passion du vieillard pour la jeune femme (et mère de deux enfants) qui trouve en lui tout au plus un ami paternel. La portée autobiographique saute aux yeux, même si le compositeur affirme dans une lettre adressée à Kamila : « Je ne vais pas jeter mes émotions aux pieds des imbéciles » (la traduction « Lettres intimes » de l'original Listy důverné semble de ce fait trop « intime »). Néanmoins, l'auteur du nécrologue de 1930 écrira qu' « à l'âge où les autres sont arrivés au terme de leur travail et de leur vie cet aigle cendré aime passionnément la vie, dévoré par les flammes du désir ».
Le premier mouvement nous présente dès les premières notes un homme vibrant d'émotions, conscient toutefois de sa carrure d'homme mûr : au-dessus de la trille du violoncelle, les violons estampent vigoureusement le « thème de l'homme », ces accords parallèles où le binaire se voit aussitôt infléchi dans une courbe à trois temps avant que l'alto (en guise de la « viola d'amore ») susurre le « thème de la femme » au pianissimo sur le chevalet, la vision d'un amour dans le lointain par les sons à peine audibles :

Ces deux thèmes s'alternent le long de brefs séquences, accompagnés périodiquement par des arpèges de doubles croches du premier violon évoquant le cœur de l'amoureux en alerte. Le con moto du premier violon mielleux au-dessus des gambades d'un du violoncelle tâtonnant et rythmé par les syncopes des autres cordes, initie la partie rêveuse, mais elle se voit harcelée de plus en plus par des accélérations et des changements de registres jusqu'à la reprise de la cellule thématique au fortissimo, le point culminant des émotions en jeu. « Aujourd'hui j'ai transposé en sons mes plus tendres désirs… exactement telle que tu me parais, changeante entre les larmes et le rire… ». En voilà les premières mesures de l'Adagio :

La mélodie de l'amour chantée par l'alto s'introduit de façon discrète, reléguée ensuite d'un instrument à l'autre et mille fois déclinée, entrecoupée par les soubresauts des trilles ou des accords brisés en triples croches prodigieux, une mélodie reprise plus loin dans un dolcissimo espressivo entrelacée d'une charmante polyphonie et lancée finalement sur un parcours dramatique accéléré où les doubles croches et les trilles des violons dans les aigus sur le chevalet annoncent un orage où l'alto et le violoncelle se mettent en quatre pour faire ressortir le thème de l'amour en valeurs doubles.
Le troisième mouvement Moderato a l'air d'une sicilienne où Janáček se souvient d'une berceuse russe : un mouvement ballotté entre le bonheur savouré de l'amoureux et les cris de joie, dans un rythme balancé et douillet dont s'arrache un Presto tempétueux.
L'amour va-t-il perdurer ? Le dernier mouvement Allegro doit exprimer, selon le compositeur, le souci pour la santé fragile de son amour. Au début il se donne à cœur joie : une danse binaire syncopée nous emporte dans l'allégresse d'une fête populaire :

La danse insouciante sera bouleversée par des trilles sauvages (la peur de la perte ?) en transit, avant qu'une ligne descendante et fuguée comme mélodie charmante figure la nostalgie amoureuse. Mais peu s'en faut que l'idylle s'écroule, les émotions traversent un parcours plein d'écueils, jusqu'au dernier passage, le point culminant de l'émotion où le premier violon plane au-dessus avec son air langoureux en mi majeur :

L'air dans les aigus du premier violon
La reprise du saltarello produit un enchevêtrement d'éléments constitutifs du mouvement et aboutit aux accords en ré bémol majeur plaqués avec vigueur au-dessus desquels le premier violon lance ses mordants nerveux sur le méandre d'intervalles étendus le long des dernières 17 mesures, l'ultime soubresaut de l'amoureux agité, une fin comme suspendue en l'air :

D'aucuns ont défini ce deuxième quatuor comme antagoniste lyrique du premier quatuor de Smetana de 1876 intitulé De ma Vie, une vraie biographie musicale qui va jusqu'à concrétiser le drame de la surdité par le ton sifflant au dernier mouvement.
Inspiré au plus haut degré par sa muse, Kamila Janáček se tourne vers Dostoïevski dont il traduit le roman De la Maison des Morts pour en tirer un livret d'opéra, une entreprise gigantesque dont il emporte le manuscrit à Hukvaldy, le lieu de repos où Kamila va le rejoindre. Mais les dernières corrections ne pourront plus aboutir : Janáček succombe à une pneumonie en août 1928. L'opéra inachevé sera complété par ses élèves et créé en 1930 à Brno.
Quelles sont les attributs du langage musical de Janáček ? Pour ce qui est le phrasé, l'articulation dans les mélodies, il faudra tenir compte de l'intérêt que Janáček a porté pour la langue tchèque, en priorité pour les dialectes de sa Moravie natale. Il était un vrai maniaque de la phonétique. Pendant ses tournées dans les cafés, il s'intéressait moins au contenu des conversations entendues qu'à la tonalité de leur parler, au rythme des mots (des détails qu'il notait aussitôt dans son calepin), une préoccupation pendant toute sa vie qui se traduit d'ailleurs dans ses chansons et danses moraves. Si bien que nous trouvons fréquemment des syncopes ou par exemple des notes tenuto sur le deuxième temps de la mesure. Dans ses opéras (Jenůfa, Katja Kabanova, La Petite Renarde rusée), il a pu largement exploiter ce trésor linguistique. Tout en puisant dans le folklore tchèque, sa musique s'avance dans les sphères de la modernité par un langage truffé d'innovations et déjà loin du post-romantisme.
S O U R C E S
Leoš Janáček, série «Musik-Konzepte » no. 7, Edition text und kritik, München, 1979
HONOLKA Kurt, Leoš Janáček: sein Leben, sein Werk, seine Zeit, Editions Belser, Stuttgart/Zürich, 1982
SCHWANDT Christoph, Leoš Janáček: eine Biographie, Editions Schott, Mainz, 2009
E N R E G I S T R E M E N T S
Les deux quatuors réunis dans un seul CD : par les quatuors Hagen (Dt. Grammophon 1988) – Talich (Supraphon 1989) et Alban Berg (EMI 1994)














