Pierre-Laurent Aimard à Luxembourg pour un hommage à Kurtág
Également au programme de ce récital de Pierre-Laurent Aimard, Bach et Schubert, au point d'écraser trop souvent la délicatesse des Jeux de Kurtág.
Cela fait longtemps que Pierre-Laurent Aimard connaît György Kurtág, avant même la chute du rideau de fer, avant que sa notoriété commence à croître en Europe occidentale ; ce véritable compagnonnage artistique est resté longtemps discret, au disque d'abord (à l'exception d'une publication hors commerce éditée par Radio France), mais aussi au concert. Ce n'est que depuis peu qu'on peut en voir le résultat, avec le beau double disque qu'il a consacré à ses Játékok, ses jeux pour piano en forme de journal intime suivi sur plus de 50 ans (Pentatone).
La tournée de concerts que Pierre-Laurent Aimard donne actuellement est justifiée, naturellement, par le centième anniversaire du compositeur : ResMusica a déjà rendu compte du programme Schubert/Kurtág donné à Bruxelles ; pour son passage à Luxembourg, Schubert est aussi présent, mais toute la première partie est consacrée au dialogue, beaucoup plus dense, entre Kurtág et Bach : les transcriptions à quatre mains qu'il a réalisées en sont le témoignage le plus connu, mais non le seul. Aimard a beaucoup interprété le Clavier bien tempéré, qu'il a enregistré en deux temps. Ici, il offre une sélection du livre I. Ce qui marque avant tout, c'est le choix de lâcher de bout en bout la bride à son Steinway : tout le contraire d'un Bach de salon. On admire souvent la puissance sculpturale du son, tenue par une maîtrise technique sans reproche, mais elle aurait bien plus sa place dans la grande salle de la Philharmonie. On est ici très loin du Bach tout intérieur qui a toujours été celui de Kurtág. Pour ce dialogue Bach/Kurtág, Aimard a fait le choix parmi le vaste ensemble des Játékok de pièces qui font référence à une tradition liturgique de la musique, choral, antiphone, versetto en réponse à un fragment biblique, en alternance à ces hommages que Kurtág n'a cessé de rendre à tous ceux qu'il a rencontrés dans sa vie de musicien et d'homme.
Après l'entracte, Aimard propose des extraits d'un autre disque, publié chez Pentatone sous le titre Ländler, comprenant une large sélection de tous ces opus constitués de petites danses n'atteignant souvent pas une minute, que peu de pianistes importants avaient jugé bon de mettre à leur programme. La raison de la juxtaposition de ces pièces avec les Játékok tient sans doute largement à ce paramètre de durée ; l'argument, hélas, ne résiste pas à l'épreuve du concert. Comme dans la première partie, Aimard puise à fond dans les possibilités sonores de son Steinway, mais nulle emphase, nulle surcharge sonore ne parviennent à tirer ces piécettes de leur insignifiance. Bien au contraire : leur platitude n'en ressort que mieux, ce qui n'empêche pas que, contrairement à Bach en première partie, elles en viennent souvent à écraser les précieux fragments de Kurtág. Aimard a choisi le Steinway, que Kurtág aussi a beaucoup pratiqué ; il s'en est cependant détourné depuis vingt ou trente ans au profit du piano droit, plus précisément pianino con supersordino : on n'a jamais autant compris ce choix de restriction sonore qu'à l'issue de cette deuxième partie.
Crédits photographiques : © Sébastien Grébille












