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Billy Budd à l’Opéra de Lyon : de la beauté

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Lyon. Opéra. 21-III-2026. Benjamin Britten (1913-1976) : Billy Budd, opéra en deux actes sur un livret d’Edward Morgan Forster et Eric Crozier d’après la nouvelle d’Herman Melville. Mise en scène : Richard Brunel; Décors : Stephan Zimmerli. Costumes : Bruno de Lavenère. Avec : Paul Appeby, ténor (Captain Vere), Sean Michael Plumb, ténor (Billy Budd), Derek Welton, baryton-basse (John Claggart), Alexander de Jong, baryton (Mr. Redburn), Rafał Pawnuk, basse (Mr. Flint), Daniel Miroslaw, baryton (Ratcliffe), Oliver Johnston, ténor (Red Whiskers), Michal Marhold, baryton (Donald), Scott Wilde, basse (Dansker) ; William Morgan, ténor (Novice), Filipp Varik, ténor (Squeak), Guillaume Andrieux, baryton (Ami du novice/Arthur Jones) ; Paolo Stupenengo, basse (Maître d’équipage) ; Antoine Saint-Espes, basse (Second Maître). Choeur (chef de choeur : Benedikt Kearns), Maîtrise (Chef de chœur : Clément Brun) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Finnegan Downie Dear

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« Parier sur la beauté » propose ce printemps l'Opéra de Lyon. La beauté. Britten ne parle que de cela dans Billy Budd. La vision de n'est pas en reste, qui coche toutes les cases du sujet.


La beauté du marin Billy galvanise l'équipage confiné de l'Indomptable, le navire de guerre dirigé par le Capitaine Vere. Et plus encore le maître d'armes John Claggart qui, préoccupé de refouler l'attirance (considérée contre-nature dans le XVIIIᵉ siècle du livret d'Edward Morgan Forster et Eric Crozier, comme dans l'Angleterre du XXᵉ : le compositeur sait de quoi il parle) dont il est lui aussi la proie, causera la perte du jeune homme qu'il fera passer, calomnie à l'appui, pour un lanceur de mutinerie aux yeux de Vere, qui, bien que lucide de ces enjeux explosifs pour tous (pour lui aussi ?), n'entravera pas la machine infernale. A ce scénario brûlant (et brillant, dans Billy Budd, comme tous ceux des dix opéras de Britten) et sa dramaturge Catherine Ailloud-Nicolas ont ajouté une strate de lecture supplémentaire, présente dans le roman originel d'Herman Melville (Billy Budd, marin), mais délaissée par Britten : le jugement de Vere pour avoir dérogé aux codes ayant cours en pareil cas, en faisant juger Billy dans le huis clos de son bateau, plutôt que, après s'être contenté de le mettre aux fers, par un tribunal militaire.

La beauté de la mise en scène éblouit le regard dès le lever de rideau : sur la scène noyée de fumigènes, Vere se dirige à pas comptés vers ses juges installant à vue le tribunal qui va entendre sa confession. Une maquette de l'Indomptable navigue également devant la perte de vue de l'horizon marin autant que celle de la mémoire lointaine : une manière d'océan du souvenir. Passé ce Prologue, mer et ciel disparaissent à leur tour dans les cintres pour dévoiler un arrière-plan tout de ténèbres : celles du plateau nu de l'Opéra de Lyon, bouche d'ombre qui, dans un fascinant contre-jour, entreprend de donner à voir la construction à vue, et en grand cette fois, de l'Indomptable. A Bastille, la mémorable version de Francesca Zambello montrait le pont déjà construit. Rien de tel ici : de modules fantomatiques de hauteurs variables apparaissent, et peu à peu le bateau est là, ou plutôt son squelette, afin que le spectateur puisse avoir accès à l'intimité des protagonistes dans toutes les espaces qui le composent : bureau du Capitaine, cabines, dortoir… Puis un effet virtuose autant que simple (la redescente de l'horizon marin, l'avancée des modules au premier plan) transforme l'œil du spectateur en une caméra qui, par un zoom avant, lui donne l'impression vertigineuse qu'il s'est approché du navire qu'il avait vu venir de loin, pour finir par prendre ses quartiers sur le pont. Cet impressionnant chantier rappelle au passage une réalité historique bien oubliée : les premiers machinistes des théâtres avaient été d'anciens matelots, ce qui explique l'usage dans les deux disciplines de termes conjoints : guindes, tambour, voiles, poulies… (le théâtre comme un navire, voilà une idée qui ne pouvait que séduire l'homme de théâtre que fut naguère ). Très attendu, le zoom arrière de l'Epilogue est tout aussi mémorable. Deux très grands moments d'une très grande soirée d'opéra, magnifiée de bout en bout par les lumières attentives de Laurent Castaingt et les costumes de Bruno de Lavenère, eux aussi adeptes de la beauté pour tous, miséreux compris, qui permettent d'identifier facilement les membres de cette grouillante termitière humaine. L'équipe technique, passagère clandestine jusqu'au terme de la traversée, indiscernable du chœur, fait des merveilles dans l'articulation des décors de Stephan Zimmerli : Vere peut par exemple commencer une phrase dans une pièce avant de la terminer dans une autre venue aborder la première. Cet assemblage d'une carcasse en métaphore de la reconstitution de ses souvenirs (dira, dira pas ?) occupe tout l'Acte I, le II se déroulant entièrement sur la bâtisse enfin au complet. Même si, au lieu de le pendre, Richard Brunel fait mourir Billy sous le poignard d'un de ses compagnons d'infortune (lui aussi tourmenté par la beauté ?), même s'il fait mourir Claggart de façon trop en-deçà de la violence attendue, même si on s'attend à ce que Vere craque au moment où, même abandonné par lui, Billy le bénit, la direction d'acteurs, jusqu'à une Pietà masculine finale qui arrache les larmes, est d'une grande lisibilité, soucieuse en sus de dénoncer la violence sociale à l'œuvre : « Qu'est-ce qui fait que plusieurs dizaines d'hommes sont incapables de contrer la tyrannie d'une poignée d'entre eux ? » semble se désoler encore et encore le spectacle qui finit par militer pour le rêve d'une mutinerie enfin réelle.

La beauté de la distribution. D'un opéra sans voix féminine (le seul, vraiment ?) où la défaite ne sera que celle des hommes. Et, comme dans chacun des opéras du grand compositeur anglais, pas une seconde d'ennui. De en Dansker à en Redburn, les nombreux rôles secondaires font jeu égal dans l'excellence vocale : le Flint de Rafał Pawnuk, le Ratcliff de , le Red Whiskers d', le Donald de , le Squeak de , mais aussi en Ami du novice et en Arthur Jones, en Maître d'équipage et en Second Maître. Tous embarqués derrière trois figures de proue : athlétique et peu sujet au vertige dans cette production qui le fait chanter dans le vide à sept mètres du sol, le Billy de est déjà animé de l'espérance des beaux voyages. Récemment adoubée en Wotan, la voix de semble élargie, son Claggart y gagnant le plus en situation des noirceurs. Le Vere suprêmement subtil de Paul Appleby appelle les superlatifs. Billy Budd n'avait jamais été donné à l'Opéra de Lyon : un rendez-vous tardif que ne manque pas le chœur (maîtrise précise comprise), s'emparant de la science chorale de Britten pour une houle chorale des grands jours, notamment au moment de la bataille navale du II projetée toutes voiles dehors.

La beauté de l'orchestre. On retient déjà le nom de Finnegan Downie Dear, dont la savante gestion des masses et des timbres spécifiques de l'orchestration brittenienne (Billy Budd est un opéra de chambre pour grand orchestre) ne peuvent laisser quiconque indifférent quant à l'importance de ce titre rarement joué, jusque là souvent relégué dans l'ombre portée du grand œuvre qu'est chef Peter Grimes.

La beauté des Britten déjà vus dans la Cité des Gaules. Peter Grimes la saison dernière, dans la mise en scène de Christof Loy, avait placé très haut les barres orchestrales et scéniques. Un défi parfaitement relevé par le Billy Budd de Richard Brunel. La double réussite du Songe d'une nuit d'été de naguère : les sensationnels débuts de Moshe Leiser et Patrice Caurier en 1983, la mythique version Carsen en 1994. Britten réussit à l'Opéra de Lyon. Encore sept titres, et l'on tiendrait une intégrale qui pourrait faire date…

Crédit photographique : © Jean-Louis Fernandez

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Lyon. Opéra. 21-III-2026. Benjamin Britten (1913-1976) : Billy Budd, opéra en deux actes sur un livret d’Edward Morgan Forster et Eric Crozier d’après la nouvelle d’Herman Melville. Mise en scène : Richard Brunel; Décors : Stephan Zimmerli. Costumes : Bruno de Lavenère. Avec : Paul Appeby, ténor (Captain Vere), Sean Michael Plumb, ténor (Billy Budd), Derek Welton, baryton-basse (John Claggart), Alexander de Jong, baryton (Mr. Redburn), Rafał Pawnuk, basse (Mr. Flint), Daniel Miroslaw, baryton (Ratcliffe), Oliver Johnston, ténor (Red Whiskers), Michal Marhold, baryton (Donald), Scott Wilde, basse (Dansker) ; William Morgan, ténor (Novice), Filipp Varik, ténor (Squeak), Guillaume Andrieux, baryton (Ami du novice/Arthur Jones) ; Paolo Stupenengo, basse (Maître d’équipage) ; Antoine Saint-Espes, basse (Second Maître). Choeur (chef de choeur : Benedikt Kearns), Maîtrise (Chef de chœur : Clément Brun) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Finnegan Downie Dear

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