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Le festival « Musique sacrée » de Perpignan fête ses 40 ans

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Perpignan. Musique Sacrée. 27-29-III-2026. Église des Dominicains.
27-III : Paul Lay (né en 1984) : Our Share of Night, sur le poème éponyme» d’Emily Dickinson, Printemps, sur le poème de Victor Hugo, Ombres et lumière, Waves of Light, Psaume, Flashing Suite ; Douce incandescence pour Matyas Szandaï, She is The Mistress of The Night, sur le poème « The Moon » de Henri David Thoreau, pour trio de jazz et ensemble vocal ; Henry Purcell (1659-1695) : Hear, My Prayer, O Lord ; György Ligeti (1923-2006) : Éjszaka, sur le poème “Nuit » de Sandor Weöres ; Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Cantate n°12 (n°1 et 2), Weinen Klagen, Sorgen, Zagen (arrangement Paul Lay) ; Oscar Peterson (1925-2007) : Allegro – extrait de Bach suite, version trio. Trio Paul Lay : Paul Lay, piano ; Donald Kontomanou, batterie ; Clemens van der Feen, contrebasse ; chœur de chambre Les Éléments, direction : Joël Suhubiette
28-III : 18h30 : L’accordéon sans frontière ; œuvres de Bach, Piazzolla, Villa-Lobos, Guastavino, Rameau, Arolas. Théo Ould, accordéon.
28-III : 21h : Post Tenebras (Spero Lucem) ; œuvres de Giovanni Gabrieli (1557-1612), Konstantinos d’Aghialos (XVIIᵉ), Giovanni Croce (1557-1609), Lodovico Grossi da Viadana (1560-1627), Jacomo de Gorzanis (1520-1612). Ensemble Irini ; direction, Lila Hajosi.
29-III : 16h : Terra Mater ; œuvres de Hildegard von Bingen, Purcell, Pauline Langlois de Swarte, Manon Cousin, Michel McGlynn, chants du Moyen âge, anonymes… Les itinérantes : Pauline Langlois de Swarte, Manon Cousin, Élodie Pont, chant ; Maîtrise de L’Irvem ; direction Bertille de Swarte.
29-III : 18h30 ; Samâ-ï, Alep la cosmopolite. Une odyssée musicale au cœur d’un Proche Orient d’antan. Florilège de chants de différentes liturgies, byzantine, alévie, kurde, syriaque, maronite, ottomane, turque, séfarade, arménienne. Ensemble Canticum Novum, direction : Emmanuel Bardon

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Fêter dans l'allégresse les 40 ans de , c'est le pari lancé par sa directrice Élisabeth Dooms qui a, pour l'occasion, réinvité sur la scène des Dominicains plusieurs ensembles fidèles du festival dont les programmes, ouverts sur le monde d'hier et d'aujourd'hui, croisent répertoire choral et instrumental, musique écrite et improvisée.

Les concerts « florilège »

Basé en Occitanie, l'ensemble vocal Les Éléments dirigé par Joël Suhubiette est souvent venu chanter à Perpignan. Il revient avec un nouveau projet inscrit dans la thématique de cette 40ᵉ édition, Waves of light, osant le mixe aventureux de la tradition du chant choral avec le jazz. Au centre du plateau trône le piano à queue de accompagné de ses deux partenaires, le batteur Donald Kontomanou et le contrebassiste . Au pourtour, les 17 chanteurs du chœur de chambre sont dirigés par Joël Suhubiette.

L'enjeu est d'instaurer une fluidité entre Bach et Oscar Peterson, et György Ligeti, tout en maintenant les spécificités des deux phalanges, avec cette oscillation constante entre le temps de la musique écrite et l'élan de l'improvisation, le piano de faisant souvent office d'interface. Les huit compositions originales du jazzman inscrites au programme ont été conçues pour cet espace hybride. Ainsi les voix viennent-elles se caler sur la rythmique jazz dans Printemps (sur un poème de Victor Hugo), tandis que le Trio freine des quatre fers pour laisser le chœur terminer a cappella. En revanche, c'est le chœur qui amorce Our Share of Night (sur un poème d'Emily Dickinson), dans un temps étiré et une riche polyphonie sur les mots de la poétesse avant qu'interviennent les trois musiciens qui vont progressivement accélérer l'allure, Paul Lay jouant constamment sur les variations de tempo pour passer d'un univers à l'autre. Le même schéma se reproduit dans Hear, My  prayer, O Lord, un anthem de Henry Purcell superbement chanté par Les Éléments que le Trio va commenter sous la rythmique enlevé de Donald Kontomanou dont on apprécie la finesse du jeu et le nuancier des timbres. Ombre et lumière a été écrit pour les voix des Éléments qui swinguent dans une langue inventée (comme chez Messiaen) mais sans franchir le pas vers le scat des Swingle Singers. La contrebasse chante sous l'archet de dans Waves of Light, une des très belles pages de la soirée où les voix du chœur se diffractent dans l'espace de résonance. Chaque instrumentiste est mis en valeur dans des chorus très habités. On admire la digitalité légère et la brillance du jeu de Paul Lay dans Allegro – extrait de Bach suite (version trio), moment de jazz exalté sans la présence des voix. A cappella, le chœur chante Éjszaka (1955) de György Ligeti, une courte pièce écrite sur le poème hongrois de Sándor Weöres où s'active le processus du canon. De Paul Lay, Incandescence met en valeur les voix soyeuses et la polyphonie tout en douceur et en tendresse des Éléments. Introduite par le piano qui prélude librement, la partie chorale de la Cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, BWW 12 du cantor de Leipzig est entendue sous la « basse continue » des trois instruments, dans l'arrangement respectueux mais personnel de Paul Lay. Le chœur est homorythmique et les deux sopranos coloratures très en verve dans She is The Mistress of the Night, sur le poème éponyme de Thoreau que les chorus du piano prolongent généreusement, dans une articulation fluide entre partie chantée et libre improvisation. Le bis de couleur hispanique flirte avec le chant populaire, le chef invitant le public à rejoindre le chœur dans le refrain. Réglée au cordeau par Paul Clay et son partenaire Joël Suhubiette (tous deux amis et béarnais d'origine), la soirée nous enchante, rafraichissante autant qu'inventive.

Des ténèbres à la lumière

Présents pour la troisième fois sur le plateau des Dominicains, l'Ensemble Irini (La paix, en grec) et sa cheffe Lila Hajosi propose un programme qui joue sur deux tableaux : la polychoralité vénitienne de (1557-1612) et ses contemporains d'une part, le chant orthodoxe de Konstantinos d'Aghialos (fin XVIᵉ), monodique et plus austère, d'autre part.

Quatre sacqueboutes, dont deux basses, accompagnent les voix d'Irini dans les Symphoniae sacrae de Gabrieli, sorte de motets polyphoniques qui étaient entendus à Saint Marc. Profitant des deux tribunes qui se font face dans la basilique, Gabrieli spatialise les chanteurs et les fait dialoguer, multipliant les effets d'échos annonçant l'ère baroque. D'Andrea (l'oncle) et , O Magnum Mystyerium est titré Concerti (concerts) pointant la réunion des voix et des instruments. La position des pupitres se modifie à chaque nouvelle pièce, selon l'exigence de l'écriture chorale, les sacqueboutes se tenant à l'arrière, doublant ou relayant les pupitres dans l'acoustique généreuse où se déploie cette foisonnante polyphonie. On apprécie tout à la fois l'homogénéité et la ductilité des pupitres vocaux qui font l'économie des sopranos dans un répertoire où l'ambitus est encore restreint. Les sacqueboutiers – vaillants Sandie Griot, Solveig Rousse, Olivier Dubois et Clémentine Serpinet) sont en vedette dans Tenebrae Factae sunt de Giovanni Croce où ils remplacent les voix ainsi que dans les Canzone francese de Lodovico Grossi da Viadana, un des premiers compositeurs de l'histoire de la musique à constituer un répertoire proprement instrumental à partir du matériau vocal existant. La danse est également représentée avec la Saltarelle « La Tintorella » dans un arrangement de Sandi Griot, un défi bien relevé par ces instruments des ténèbres (dixit Monteverdi) qui n'ont pas l'agilité des flûtes !

Le ton change et l'agitation cesse avec le chant orthodoxe de Konstantinos d'Aghialos qui impose, comme dans toute la musique byzantine, le bourdon sur lequel s'inscrit la ligne mélodique ornementale. La musique est monodique (à une seule voix) qui passe d'un pupitre à l'autre – impressionnantes voix de basses –, les pupitres plus aigus pouvant eux-mêmes exécuter le bourdon. Hypnotique et magnifiquement chanté par l'ensemble, le Timioteran, chef d'œuvre très savamment élaboré dans les huit modes du langage byzantin, donne à entendre ses intonations singulières même si le temps nous dure dans cette œuvre d'envergure très litanique.

La musique de Gabrieli ramène la lumière vénitienne et l'Alléluia donné en bis est un supplément de brillance au sein d'un ensemble en parfaite synergie sous la direction de Lila Hajosi.

Un chemin commun vers l'horizon

L'ensemble Canticum Novum emmené par son fondateur et chanteur est sur le plateau des Dominicains pour clore en beauté le deuxième week-end du festival ; il a mis au centre de son projet Alep, la ville cosmopolite et ancienne capitale de l'Empire ottoman. À mi-chemin entre la mer Méditerranée et la Mésopotamie, elle est riche de l'union du monde chrétien et d'un orient marqué d'une double hérédité, juive et musulmane. On y parle l'arabe, le turkmène, le syriaque, l'arménien, etc., autant de langues entendues ce soir et de traditions (byzantine, kurde, maronite, ottomane, alévie, etc.) qui passent par les voix et les sept instruments traditionnels de l'ensemble formant un arc de cercle sur le plateau. Certains comme le joueur d'oud (luth) ou de kanun (cithare), donnent de la voix tandis que la chanteuse Gülay Hacer Toruk s'empare du grand tambour à main pour scander la danse martiale de l'Arménie. S'il est difficile, dans ce répertoire interculturel, de s'y retrouver – le but étant de faire converger les cultures –, on peut apprécier dans les improvisations qui préludent toujours au chant proprement dit, la sonorité spécifique de ces copies d'instruments anciens  – la flûte oblique (ney et kaval) de Léa Maquart, le doudouk arménien de Artyom Minasyan,  la nyckelharpa (cordes frottées avec l'archet) de Aliocha Regnard ou encore le qanûn (cithare à cordes pincées) de Spyros Halaris  –  et l'art de l'improvisation sous les doigts de chaque musicien. On est séduit par le grain chaleureux de la chanteuse Gülay Hacer Toruk et la souplesse ornementale de sa ligne mélodique.  Les pratiques alternent, entre le chant populaire en mode responsorial – où le tutti, scandé par les percussions digitales (Henri-Charles Caget et Ismaïl Mesbahi) répond au soliste (toujours doublé par un instrument) – et le répertoire liturgique (bysantin, maronite, etc.) évoluant sur un bourdon ; comme dans cette Ode à la Vierge, un des plus beaux moments de la soirée, qui associe la voix du chanteur (et oudiste) Bayan Rida et la vièle de Valérie Dulac. L'énergie est à son comble dans la Danse martiale et les chants populaires d'Arménie où résonne le pakou, sorte de hautbois de plein air (comme le tible catalan) joué par Artyom Minasyan, dans une joute sonore pleine de ferveur qui termine le programme.

Le bis est festif et là encore participatif, avec un refrain d'allégresse chanté par le public sur quelques phonèmes d'une langue inventée.

En entrée libre, les concerts « mosaïque » à 18h30

L'accordéoniste , nommé Révélation dans la catégorie Nouveaux Talents aux Victoires de la Musique Classique 2023, remplace au pied levé la violoncelliste Camille Thomas, souffrante. L'artiste arrive sur scène sans partition, débutant avec la majestueuse Toccata de Bach extraite de la Partita n°6 BWV 830 pour clavier. À l'aise avec cette page écrite dans l'élan de l'improvisation, l'est aussi avec son public à qui il s'adresse, non sans humour, à plusieurs reprises. Au programme, l'Argentin Astor Piazzolla et des pages diverses balançant entre mélodie sentimentale -– Flora's game, donnant à entendre le jeu « tremblé » tout en délicatesse des fins de phrase – et déploiement plus virtuose (Chiquilin de machin), mettant en valeur tous les registres de l'instrument. L'accordéoniste termine un très bel Ave Maria sur une fréquence hyper aiguë de son instrument. À l'affiche également, , le « Piazzola du Brésil » (dixit Ould), qui fait superbement sonner l'accordéon (Bacchianas brasilieras). Inattendu, Jean-Philippe Rameau et sa gavotte suivi de 6 doubles (variations) est à l'affiche, où l'interprète allège au maximum son jeu, jusqu'à nous faire oublier le soufflet. Milonga et tango n'arrivent qu'en fin de récital avec La Cachila d' et l'incontournable Liber Tango que aborde avec une frénésie et une fraicheur dans le son fort agréables.

Culte marial avec Les Itinérantes

Le chant nous vient du fond de l'église, voix souple et vocalisante s'élevant au-dessus d'un bourdon : c'est un « jubilus » (O virtus sapentiae) de la sainte avec laquelle débute et s'achève le concert des Itinérantes. Les trois jeunes femmes, , et , se sont rencontrées dans des cours de Comédie musicale avant de former leur trio qui tourne aujourd'hui à l'international. Elles chantent, composent, arrangent, transcrivent … Dans ce nouveau projet, Terra Mater, s'invite la maîtrise de L'Irvem, emmenée par sa directrice , de très jeunes voix (de 10 à 16 ans) prenant part au programme exigeant conçu par le collectif. S'enchaînent avec fluidité chansons du Moyen âge, compositions originales (Dreams Land de Pauline, Aya meria de Manon), chœur de Purcell et autres chants traditionnels d'Irlande et du pays basque.

Les voix sont blanches, pures, sans chef ni support instrumental. Elles s'élèvent parfois fort haut dans la tessiture (), pratiquent le chant diphonique très aérien ou adoptent d'autres modes d'émission (plus guttural) qui renouvèlent les couleurs et s'adaptent aux différents répertoires : « Nos voix peuvent tour à tour être délicates et douces, ou plus brutes et sauvages », prévient Pauline qui fait impression dans les Laude novella. Les voix de la maîtrise ne déméritent pas, bien préparées et mises en valeur dans Mariam Matrem Virginem, l'une des plus belles pages du concert faisant écho au Livre vermeil de Montserrat.

Elles vont et viennent dans l'espace de l'église, itinérantes comme les pièces du programme qui traversent le temps : un voyage en tapis volant, sensible autant que poétique, qui nous porte vers la lumière.

Crédit photographique : © Festival Musique sacrée / Michel Aguilar

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Perpignan. Musique Sacrée. 27-29-III-2026. Église des Dominicains.
27-III : Paul Lay (né en 1984) : Our Share of Night, sur le poème éponyme» d’Emily Dickinson, Printemps, sur le poème de Victor Hugo, Ombres et lumière, Waves of Light, Psaume, Flashing Suite ; Douce incandescence pour Matyas Szandaï, She is The Mistress of The Night, sur le poème « The Moon » de Henri David Thoreau, pour trio de jazz et ensemble vocal ; Henry Purcell (1659-1695) : Hear, My Prayer, O Lord ; György Ligeti (1923-2006) : Éjszaka, sur le poème “Nuit » de Sandor Weöres ; Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Cantate n°12 (n°1 et 2), Weinen Klagen, Sorgen, Zagen (arrangement Paul Lay) ; Oscar Peterson (1925-2007) : Allegro – extrait de Bach suite, version trio. Trio Paul Lay : Paul Lay, piano ; Donald Kontomanou, batterie ; Clemens van der Feen, contrebasse ; chœur de chambre Les Éléments, direction : Joël Suhubiette
28-III : 18h30 : L’accordéon sans frontière ; œuvres de Bach, Piazzolla, Villa-Lobos, Guastavino, Rameau, Arolas. Théo Ould, accordéon.
28-III : 21h : Post Tenebras (Spero Lucem) ; œuvres de Giovanni Gabrieli (1557-1612), Konstantinos d’Aghialos (XVIIᵉ), Giovanni Croce (1557-1609), Lodovico Grossi da Viadana (1560-1627), Jacomo de Gorzanis (1520-1612). Ensemble Irini ; direction, Lila Hajosi.
29-III : 16h : Terra Mater ; œuvres de Hildegard von Bingen, Purcell, Pauline Langlois de Swarte, Manon Cousin, Michel McGlynn, chants du Moyen âge, anonymes… Les itinérantes : Pauline Langlois de Swarte, Manon Cousin, Élodie Pont, chant ; Maîtrise de L’Irvem ; direction Bertille de Swarte.
29-III : 18h30 ; Samâ-ï, Alep la cosmopolite. Une odyssée musicale au cœur d’un Proche Orient d’antan. Florilège de chants de différentes liturgies, byzantine, alévie, kurde, syriaque, maronite, ottomane, turque, séfarade, arménienne. Ensemble Canticum Novum, direction : Emmanuel Bardon

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