Archipel : l’odyssée insulaire d’Aline Piboule, entre John Ireland et Claude Debussy
Pour son nouveau disque chez Harmonia Mundi, la pianiste Aline Piboule nous convie à un fascinant voyage aux îles anglo-normandes : un album conçu comme une véritable œuvre d'art totale, et une exploration marine partagée en proportions égales entre John Ireland et Claude Debussy.

Placée en fin de programme, la transcription pour piano seul de La Mer réalisée par Yann Olivo – que la pianiste défend au concert depuis deux lustres et fixe ici pour la première fois au disque – en constitue le point séminal et la véritable force directrice. Fruit d'une maturation décennale, ce projet a conduit l'interprète à rechercher patiemment des œuvres capables de s'y arrimer au plus près, dictant chacun de ses choix esthétiques. Dépassant la version à quatre mains de Debussy, que le compositeur jugeait lui-même inférieure à celle pour deux pianos de son fidèle André Caplet, cette nouvelle adaptation concentre l'exploit entre deux seules mains. Si les sortilèges de l'orchestration originale s'estompent, ils cèdent la place à une imagination coloriste d'une grande intensité : là où l'orchestre dilate l'espace, la pianiste impose une acuité rythmique particulièrement incisive, par exemple dans les redoutables superpositions des mesures 73 à 75 de De l'aube à midi sur la mer. Certes, les Jeux de vagues paraissent ici plus retenus, mais l'éclaboussement motivique y demeure parfaitement lisible. C'est surtout dans le Dialogue du vent et de la mer que l'interprétation atteint son point de tension le plus fascinant, révélant une aura sombre et tragique aux accents de catastrophe maritime – trombes et trompes confinées au seul clavier grondant.
Plutôt que de céder à l'évidence de L'Isle joyeuse debussyste, pourtant mise au net à Jersey en 1904, comme une Cythère onirique liée au début de la liaison avec Emma Bardac, Aline Piboule privilégie une autre forme de cohérence, fondée sur l'ancrage en ré bémol majeur, pivot tonal des volets extrêmes de La Mer. Ce choix dessine une trajectoire embrassant toute la carrière du compositeur français, depuis le juvénile et très fauréen Nocturne, restitué avec une sonorité gourmande sans la moindre afféterie, jusqu'au célébrissime Clair de lune, ici empreint d'un spleen serein, profondément verlainien. S'y ajoute le méconnu D'un cahier d'esquisses, d'une acuité remarquable dans sa découpe, ultime page pianistique précédant l'élaboration des Trois esquisses symphoniques d'inspiration marine.
Le programme vaut également pour les deux cycles de John Ireland, rarissimes au disque, et pourtant sublimes. Ici encore, le piano se fait l'écho minéral des paysages des îles anglo-normandes, où le compositeur passa l'essentiel de sa vie. L'extraordinaire Sarnia – le nom latin de l'île de Guernesey – déploie une beauté plastique saisissante : du silence diurne de Le Catioroc aux feux follets nocturnes, s'y dessine comme un Albéniz « so British » par les résonnances châtiées de l'instrument. L'éloquence du moment et un jeu à la fois plein et perlé mettent en valeur l'ambivalence des plans sonores dans In a May Morning et The Song of Springtides. Plus ramassées, les Decorations, autre triptyque cette fois inspiré de Jersey, ouvrent quant à elles une passerelle vers l'univers symboliste : les irisations tintinnabulantes de The Island Spell évoquent d'autres Jeux de vagues, tandis que Moon-Glade semble répondre de manière mystérieuse et initiatique au Clair de lune debussyste. Enfin, The Scarlet Ceremonies déploie une évocation incantatoire d'une cérémonie druidique : la pianiste restitue ces moments d'élection avec une palette de sonorités et une poésie du temps suspendu d'une impalpable beauté.
Au-delà de l'originalité de ce compagnonnage, ce programme, au minutage très généreux, somptueusement donné sur un grand piano Yamaha CFX impeccablement réglé et magnifiquement capté, s'impose par sa présentation éditoriale très étudiée. Il réunit en un écho les textes habités de l'interprète et l'éclairage plus musicologique de Jacques Bonnaure, enrichis de citations littéraires – notamment de Victor Hugo (qui, en froid avec Napoléon III, s'exila précisément à Guernesey où il conçut Les travailleurs de la Mer) – et d'un choix iconographique d'une grande pertinence. Des marines tourmentées de Hugo aux brouillards de Turner, du symbolisme d'Odilon Redon à l'abstraction tempérée de Zao Wou-Ki, chaque élément visuel et textuel vient nourrir l'écoute.
À l'évidence, ce disque s'impose comme une réalisation majeure, originale et pleinement aboutie : une véritable « cathédrale liquide » où se rejoignent l'acuité du regard et la profondeur du son.







