Impromptus op. 90 et 142 de Schubert, la voix intérieure d’Eric Lu
Avec ce nouvel enregistrement des huit Impromptus, Eric Lu, vainqueur du Concours international de Leeds (2018) et, l'an dernier du Concours international Frédéric Chopin (2025), confirme la profondeur de ses affinités avec Schubert. Une lecture intérieure et poétique, servie par une captation d'une grande clarté.
Eric Lu poursuit chez Warner Classics un parcours schubertien déjà solidement engagé, après un premier disque consacré aux Sonates D.784 et D.959, puis une première parution des Quatre Impromptus op. 90. Ce nouveau jalon confirme les profondes affinités du pianiste avec Schubert, dont il restitue la clarté formelle, la retenue expressive et les tensions sous-jacentes.
Dès les premières mesures de l'Impromptu en ut mineur, op. 90 n°1, l'approche séduit par son refus de toute emphase. Le discours avance avec naturel, sans surcharge expressive, laissant la musique trouver son point d'équilibre. La tension naît d'un sens très maîtrisé de la respiration et de la progression, dans une temporalité élargie qui demeure constamment habitée. La richesse du détail complète cette construction savante et raffinée.
Dans la pièce suivante, l'Impromptu en mi bémol majeur, op. 90 n°2, la fluidité digitale impressionne, tout en restant intégrée à la ligne générale : les traits gardent leur netteté sans céder à la démonstration virtuose. Cette dernière existe pleinement, mais sans se détacher du flux musical. Ce refus de l'effet immédiat constitue d'ailleurs l'un des traits les plus constants du disque. Dans le même temps, derrière cette clarté cristalline et l'architecture solidement pensée, certains plans sonores apparaissent parfois davantage par blocs, là où l'on souhaiterait une phrase plus souple.
Les Impromptus op. 142 trouvent sous ses doigts un ton peut-être plus structuré encore, porté par une forme solidement pensée où les épisodes contrastés s'enchaînent avec logique, sans fragmentation. L'élégance y demeure simple, nourrie par une recherche subtile de la couleur et des transitions : chaque reprise semble légèrement déplacée dans la lumière, sans que l'unité du propos ne se dissolve. Dans cette perspective, l'Impromptu en la bémol majeur, op. 142 n. 2 constitue sans doute l'une des réussites les plus convaincantes de cette cristallinité pétillante.
Certains passages appelleraient peut-être davantage de rupture ou d'abandon ; cette conception très contrôlée tient parfois l'émotion à distance. Mais la retenue fonde la singularité de l'approche : le pianiste lit Schubert comme un compositeur de la durée intérieure plutôt que du geste immédiat, de la confidence plutôt que de l'épanchement. Les moments particulièrement inspirés ne manquent pas pour autant, comme en témoigne le lyrisme élégant du magnifique Impromptu en si bémol majeur op. 142 n°4.
Soutenu par une prise de son particulièrement soignée, nette et ronde, cet enregistrement séduit aussi par sa qualité technique. La notice claire, proposée en anglais, français et allemand, donne la parole à l'artiste, qui décrit ces cycles comme un parcours intérieur traversé d'émotions changeantes. Le disque confirme la maturité d'un pianiste qui semble trouver chez Schubert l'un de ses répertoires les plus naturels. Sans chercher à renouveler de façon spectaculaire ces pages si fréquentées, Eric Lu en livre une lecture noble, cohérente et profondément pensée.
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