A Namur, les échos mosans de la Lagune sous les voûtes de Saint-Loup
L'ensemble Clematis et sa cheffe Stéphanie de Failly offrent un jeu de miroirs entre rivages mosans et de l'Adriatique.

En l'église Saint-Loup de Namur, l'ensemble Clematis, les organistes Cindy Castillo et Yoann Moulin, ainsi qu'une phalange de solistes du chant, tous placés sous la direction de la violoniste Stéphanie de Failly, établissent un parallèle historiquement et musicalement fondé entre partitions baroques vénitiennes et leurs déclinaisons liégeoises. Présenté avec clarté et érudition par Jérôme Lejeune, ce parcours redessine les contours d'une identité sonore oubliée — comme si, par ce jeu de miroirs, les rivages mosans prenaient des allures adriatiques.
Si de nombreuses cités — de Bruges à Stockholm — ont pu revendiquer le titre de « Venise du Nord » par leur configuration fluviale ou leurs canaux, le parallèle est d'autant plus troublant à Liège — même si l'urbanisme moderne a singulièrement réduit la topographie « aquatique » de la Cité ardente. Dirigée par un prince-évêque, autorité à la fois temporelle et spirituelle, la ville mosane rivalisait par ses fastes à l'âge baroque, située à la croisée des routes politiques et commerciales, avec les plus grandes cours européennes. Autour de la cathédrale Saint-Lambert — chef-d'œuvre de l'architecture rhénomosane sacrifié à la fureur révolutionnaire et hélas totalement détruit — se déployait une vie musicale d'apparat, au sein de nombreuses congrégations religieuses.
C'est dans ce contexte que s'est développé un réel engouement pour la musica nuova venue de la Sérénissime : le célèbre Livre d'orgue des Frères Croisiers en est la preuve flagrante. Cet ordre mendiant cultivait, malgré ses vœux de pauvreté, des fastes musicaux inouïs : on y retrouve, entre autres, des copies de toccatas de Merulo ou d'intonazioni de Gabrieli — ces dernières pouvant se redécouper en versets pour une pratique en alternatim avec les interventions vocales, dans une géométrie rappelant celle de Saint-Marc par l'architecture même de la cathédrale à double chœur et double transept.
L'intelligence conceptuelle de ce concert réside dans l'utilisation de cette même spatialité. La Sonate à 3 violini in eco de Biagio Marini, figure importante du premier baroque vénitien, mais véritable musicien itinérant passé par Bruxelles ou Düsseldorf, permet d'exploiter la topographie de la nef de Saint-Loup avec une spatialisation incroyable, splendidement illustrée par l'ensemble Clematis : un jeu de miroirs prolongé par l'In lectulo meo de Henri Du Mont — à la fois légataire de cet héritage transalpin et futur créateur, à la cour de Versailles, de l'esthétique du motet à la française —, une superbe page, justement célèbre et défendue par la voix suave et élégante de Caroline Weynants, digne héritière d'une Greta de Reyghere, à laquelle répondait, en écho, la voix fine de la très judicieuse Wei-Lian Huang.
À la tribune, le grand orgue Thomas — pourtant plutôt conçu dans une esthétique baroque allemande — résonne magnifiquement sous les doigts de Cindy Castillo, digitalement très en verve et stylistiquement irréprochable, dans les toccatas quarta et ottava de Merulo, quelques versets de Gabrieli ou une très étonnante — et anonyme — fantaisie… en écho ! Le continuo est assuré, à l'orgue de chœur — parfaitement adapté —, avec une souplesse et une conviction admirables par le jeune Yoann Moulin.
Toutefois, le cœur sensible de ce programme est ailleurs. Grâce au travail de « bénédictin » de Fabien Moulaert, qui a reconstitué avec un goût très sûr des partitions fragmentaires ou les lignes manquantes de certains manuscrits (de véritables puzzles musicologiques issus des fonds de la bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris), nous pouvons goûter aux charmes du magnifique Peccavi à voce sola de Hodemont, porté par la voix claire et pure du haute-contre Robert Getchel, d'une clarté timbrique digne des meilleurs chantres ecclésiastiques. Ou le Jubilemus du même Hodemont, où Getchel dialogue avec Vojtěch Semerád – autre formidable haute-contre – sur les broderies aux allures montéverdiennes des deux violons. Ou encore les fastes du Laudate pueri Dominum, portés par les sonorités mordorées des violons et la puissance des basses : Nicolas Achten, d'une autorité naturelle, y tient aussi, tout en chantant, le théorbe continuo, en duo avec le baryton Samuel Namotte, à la ductilité vocale parfaite. Ce dernier donne, en fin de concert, un lustre quasi opératique au poignant O salutaris Hostia de Lambert Pietkin.
L'un des moments les plus saisissants est le Cur me reliquisti de Gilles Henri Hayne, dont la basse obstinée rappelait le célèbre Zefiro torna du livre IX des madrigaux de Monteverdi. Ce pur moment d'italianità importée en terre mosane démontre à quel point les compositeurs liégeois étaient en phase avec les courants les plus audacieux de leur temps.
Le concert s'achève sur le O mi Jesu de Pietkin, réunissant un ensemble de cinq solistes du chant soutenus par tout l'effectif instrumental, dans une plénitude sonore aussi gourmande qu'enthousiasmante. Il convient de souligner l'élégance racée et la pleine implication de l'ensemble Clematis, naviguant ici entre ses deux répertoires de prédilection — le baroque italien et ses déclinaisons plus nordiques, sises cet après-midi aux portes de la Germanie.
Ce travail de mémoire — fruit de cinq ans de recherches et de réflexions — ne restera pas éphémère : car, parallèlement aux répétitions de ce concert, il a fait l'objet d'un enregistrement pour le label Ricercare, à paraître lors de la saison 2027-2028. Ce sera, à n'en pas douter, une archive essentielle qui viendra confirmer que si la Révolution a pu abattre les pierres de Saint-Lambert, le souffle de sa musique, lui, demeure indestructible.









