L’exploit inouï de Vadym Kholodenko à la Cité de la Musique
Jouer en une soirée le Requiem de Mozart dans l'arrangement de Karl Klindworth, et The People United Will Never Be Defeated !, l'œuvre-fleuve de Frederic Rzewski, relève d'un exploit, accompli par le pianiste ukrainien Vadym Kholodenko dans le dépassement de soi.
Après un ultime et impressionnant corps à corps avec la dernière des 36 variations écrites par Rzewski, éruptive, déchaînée, Vadym Kholodenko se lève, comme hagard et surtout visiblement exténué, sous les applaudissements nourris d'un public qui sait qu'il n'est pas n'importe quel musicien, qui sait aussi que le programme aussi monstrueusement redoutable qu'il vient d'exécuter n'est pas à la portée de n'importe quel pianiste. Et pourtant, faute de réservations suffisantes, le récital de ce vainqueur du Concours Van Cliburn 2013, initialement prévu dans la grande Salle des concerts, a dû être déplacé à l'amphithéâtre de la Cité de la Musique. De quoi en être indigné.
Avant cela, en première partie, c'est un autre monument qu'il érige, le Requiem de Mozart dans l'arrangement pour piano que le talentueux élève de Liszt, Karl Klindworth, écrivit en 1871 à partir de la version complétée par Franz Xaver Süßmayr, alors que Mozart laissa à sa disparition l'œuvre inachevée. Parfaitement fidèle à l'original, la partition pour piano préserve la clarté des lignes vocales comme instrumentales, celle du contrepoint serré et fourni de certaines parties, comme le fugato de l'Introit. Kholodenko en livre une lecture saisissante tant par la façon de timbrer chaque voix, d'agencer les plans sonores, de sculpter dans la masse son ample espace sonore au moyen d'un impressionnant arsenal de dynamiques et de nuances. Le pianiste conduit le Requiem suivant une narration comportant autant d'étapes qu'il possède de parties vers une transfiguration, sans qu'il ait besoin de le gonfler de pathos, mais avec une intensité dramatique qui sidère, jouant sur la caractérisation des sonorités. On garde en mémoire l'entrée fracassante et terrifiante du Dies Irae, un Tuba Mirum au chant superbement phrasé, galbé, sous une sonorité ronde et pleine, un bouleversant Lacrimosa.
C'est à partir du thème très simple et très court d'un chant chilien, hymne de résistance face au fascisme, que Frederic Rzewski a composé The People United Will Never Be Defeated ! pour la célébration du bicentenaire de la Révolution américaine en 1976 : 36 variations qui s'enchaînent de façon organique, mêlant les styles (avant-gardiste de ces années-là par la discontinuité, l'éclatement et le pointillisme sonore, latino-américain par certaines accentuations, inspiré du blues et du jazz, ou encore minimaliste), le tout ressemblant à une vaste et foisonnante improvisation constituant une heure de musique continue. L'œuvre éreintante, d'une puissance hors normes, hérissée de difficultés, exigea l'investissement d'une énergie surhumaine. Elle met en surchauffe les doigts, le corps tout entier, comme l'esprit du musicien, et l'on se demande par moment comment la ceinture de bois laqué du piano peut encore tenir et les cordes ne pas entrer en fusion. Il faut un pianiste d'une sacrée trempe pour porter cette œuvre gigantesque, musique de l'excès, où l'exacerbation permanente ne laisse à aucun moment de répit à l'interprète, même dans ses passages plus apaisés lorsqu'il doit contrôler son toucher pour extraire de l'instrument des sonorités évanescentes, les voiler d'une gaze, dessiner une gracile mélodie soulignée par un sifflement ténu. Vadym Kholodenko porte cette œuvre saturée et phénoménale à des sommets, ne laissant à aucun moment l'auditeur s'en échapper, jusqu'au bout du bout de sa fin cataclysmique foudroyant le public, qui, là, vit une expérience des plus rares. C'est un triomphe ! Rincé, presque chancelant, Kolhodenko trouve encore l'énergie pour un bis : un Prélude de son compatriote ukrainien Boris Lyatoshinski, façon de pousser l'acte de résistance encore plus loin…
Vadym Kholodenko est décidément un immense pianiste, et il faut le faire savoir.
















