Les couleurs du piano à quatre mains selon Florentine Mulsant
Après un album rassemblant sa musique pour piano solo paru en 2020, le label AR RE-SE a édité cette année les œuvres pour piano à quatre mains de Florentine Mulsant. Dans l’étendue de leurs couleurs, elles dévoilent un nouvel horizon, plus vaste, de l’univers poétique de la compositrice.
Non point que ses prédécesseurs français du XXᵉ siècle s’y soient intéressés de façon anecdotique, car ils ont laissé de très belles pages, que ce soit Debussy avec sa Petite suite ou ses Six Épigraphes antiques, Ravel avec Ma Mère L’Oye, Fauré avec Dolly, Poulenc avec sa Sonate…., mais Florentine Mulsant s’est prise au jeu de donner au piano à quatre mains une place de choix dans le corpus de son œuvre pianistique en lui consacrant une gravure à l’invitation de Lydia Jardon, pianiste, directrice du label AR RE-SE et fondatrice du festival Musiciennes à Ouessant.
Ainsi cinq ouvrages ont vu le jour depuis 2018, dont quatre d’entre eux sont dédiés à leurs créatrices sur scène et interprètes au disque, Lydia Jardon et Alexandra Matvievskaya. En tout soixante-dix minutes de musique que l’on écoute non sans une certaine gourmandise, chatoyante, vivante, jamais complaisante, dont la beauté sonore, au sens le plus noble et vertueux du terme, perceptible dans le liant harmonique comme dans le contour mélodique, dit beaucoup de l’imagination et du plaisir de l’écriture. Une musique limpide qui ne sature jamais l’oreille, mais offre sa respiration, ses suspensions, ses suggestions, cultive le mystère, son large espace toujours ouvert, et dont l’architecture rigoureuse, la forme toujours tenue non seulement garantissent l’équilibre, la lisibilité, mais sont aussi vecteurs d’expressivité, comme les éléments de langage dûment choisis.
À chacun des mouvements des quatre triptyques dont le premier, la Sonate op.123, est désigné par son genre, correspondent une lumière, une couleur, une énergie. La ponctuation régulière des quartes parallèles, les échappées ascendantes des gammes modales de la Sonate laissent poindre dans un climat paisible l’évocation de chants d’oiseaux imaginaires. Son second mouvement ne s’interdit pas un développement à partir de ses thèmes, où s’instaure un dialogue entre registres grave et aigu.
Le Chant du Soleil op.116, œuvre par laquelle sa compositrice s’est vue décerner une Victoire de la Musique en 2024, présente trois tableaux à des heures différentes du jour. L’arrivée de l’aurore de la pénombre à la clarté, la douce lumière du matin, le soleil de midi à son zénith, sont autant d’évocations d’inspiration impressionniste (telles les peintures de la Cathédrale de Rouen par Monet !) prétextes à une recherche de couleur et d’intensité lumineuse particulière. Comme dans le troisième mouvement de la Sonate, on y devine quelques réminiscences ravéliennes dans son dernier tableau « Vif », sorte de toccata qui procède par jeux d’échanges entre les registres et se termine dans l’exultation.
Les Trois Préludes aux couleurs op.120 s’articulent comme trois mouvements d’une sonate, mais font aussi un peu penser aux Nocturnes de Debussy, le premier en particulier, Nuages gris, bien qu’il soit de toute évidence, par son titre, un hommage à Franz Liszt. Les contours mouvants de son écriture, l’évocation du gris dans une sorte d’estompe sonore, ses sonorités ouatées, impalpables, évoluent peu à peu vers des contrastes. Le second Prélude, agence la froideur du bleu, dans le grave du clavier, et la brillance de l’or, dans l’aigu. Le troisième, Chamarel, évoque par son tempo rapide, son intensité sonore, sa vigueur, les couleurs chaudes (rouge, ocre et violine), dans une écriture utilisant le contrepoint et le développement.
Ivoire, en trois mouvements aussi, la première œuvre à quatre mains de la compositrice, laisse planer le mystère par son titre qui évoque une couleur douce, une matière, une surface, mais aussi par son atmosphère énigmatique, ses évanescentes métamorphoses d’un thème de carillon.
Il fallait l’éclat de la joie, la vitalité de la fantaisie pour mettre un point final à cet album. Florentine Mulsant a écrit Jubilo, une pièce malicieuse, ludique, au ton simple et franc (quoique techniquement difficile !), libérant une énergie irrésistible, qui soude la complicité des deux interprètes, ici à rôles équivalents.
Dans son langage toujours très reconnaissable, Florentine Mulsant nous livre ici des pièces d’une richesse nouvelle, qui s’écoutent et se réécoutent à l’envi, de surcroît avec le même plaisir.











