Réédition de Debussy par le poète écrivain André Suarès
Pour certains commentateurs André Suarès (1868-1948) a écrit une des meilleures analyses sur la vie et le tempérament créateur exceptionnel de Claude Debussy. A l'occasion de cette réédition comment percevons nous aujourd'hui cette assertion apparemment inattaquable ?
Jeune encore Suarès obtient le premier prix du concours général de français, il est alors remarqué par Anatole France qui lui consacre un texte dans le journal Le Temps. Il brille à l'École normale supérieure où il devient proche de Romain Rolland, mais ne réussit pas l'agrégation d'histoire. Seul, sans ressources financières, il bénéficie du soutien de plusieurs membres de sa famille et commence à écrire abondamment et intensément, passionné par divers sujets. En 1895, il voyage à pied en Italie et y retourne à deux autres reprises. Il en tirera son œuvre majeure Le Voyage du condottière qui connaîtra plusieurs éditions. Il participe, à partir de 1912, puis en 1926, à La Nouvelle Revue Française où il côtoie André Gide, Paul Valéry et Paul Claudel. Il voyage en Bretagne, s'y ancre et publie Le Livre de l'Émeraude (1902). Il connait des difficultés pécuniaires sérieuses mais sa curiosité intellectuelle aborde de nombreux sujets, où son esprit singulier s'exprime avec fièvre et engagement. Tôt il met en garde contre le nazisme et le fascisme. Il publie des recueils de poèmes, des aphorismes et plusieurs biographies. Il laisse des écrits inspirés sur la musique dont des textes consacrés à Bach, Beethoven, Wagner et Claude Debussy, ses modèles qu'il révérera toute sa vie.
Son Debussy, œuvre de taille modeste, se compose de dix-sept courts chapitres, fut publié à Paris (Émil Paul) en 1922, avant une édition augmentée qui paraîtra en 1936. Ce texte ressemble à une apologie fiévreuse, passionnée, dévouée à sa fascination envers le musicien français. Toute l'étendue de son écriture, de son talent et de sa sincérité vante l'homme, le créateur et son œuvre.
Chaque partie de l'ouvrage s'appuie ainsi sur les qualités musicales de son sujet d'admiration, sur les commentaires que lui inspirent ses œuvres majeures et sa place de choix trônant au sein de son panthéon vénéré de musiciens.
Dès la première phrase du premier chapitre, Suarès affirme son positionnement : « Pour juger Debussy et pour l'entendre, il faut toujours prendre sa musique en fonction de l'harmonie. » Son texte est une subtile et enthousiaste variation autour de sa fascination pour le compositeur : « « Il est poète en musique autant qu'on le puisse être » et confirme son jugement en lançant : « Toute œuvre de notre Debussy est un monde achevé, d'une perfection presque unique. »
Le chapitre suivant concerne l'opéra Pelléas que l'écrivain pare de qualités surabondantes et classe au niveau de son admiration pour Parsifal et Tristan de Wagner, presque à l'égal des Noces de Figaro de Mozart et de Boris Godounov de Moussorgski. « L'extrême séduction de Pelléas » stimule les qualificatifs dithyrambiques de l'auteur dans ses commentaires de l'opéra du Français lorsqu'il déclare que « Pelléas est l'œuvre la plus objective de la musique. »
Au sujet de La Cathédrale engloutie, cet Hommage à Rameau, Suarès pense que « Rameau est une machine de guerre pour Debussy », occasion de juger avec l'art de Gluck, celui de l'Orphée, qu'il dit apprécier : « chef-d'œuvre du drame musical entre Mozart et Monteverdi. »
Bien qu'il n'ait pas toujours avancé ce propos, dans ce texte Suarès s'oppose fermement au qualificatif « d'impressionnisme » à propos de la musique de son héros. « Debussy n'est pas impressionniste le moins du monde… il fait partout usage des symboles ». D'autres considérations viennent compléter les visions et réflexions de la musique de Debussy d'après Suarès, allant par exemple jusqu'à le comparer et l'opposer à Rimbaud.
Ce texte loyal est adulation et vénération, surtout lorsque l'auteur s'exclame : « Dès l'origine, Debussy est tout génie. ». On le voit Suarès livre des éloges quasiment sans réserve dans un style lyrique, il faut le reconnaître, quelque peu daté, mais riche de ferveur et de sincérité.
On lira avec intérêt d'autres observations attachantes permettant de découvrir la pensée d'un écrivain trop oublié mais toujours pertinent. Il précise par exemple : « Et Debussy fait penser à un Mozart qui a passé par Wagner ».
Cette publication s'enrichit de deux contributions récentes. Une Préface d'Émilie de Fautereau Vassel qui a étudié l'accueil critique des œuvres de Claude Debussy dans la presse, du vivant du compositeur, et une Postface d'Antoine de Rosny, spécialiste de l'œuvre d'André Suarès (« Les très riches heures du Debussy de Suarès »).














