Proserpine de Lully : une belle réussite de Christophe Rousset et des Talens Lyriques
Proserpine n’est pas la plus connue ni la plus enregistrée des « Tragédies en musique » de Lully. Elle n’en est pas moins une œuvre magnifique, et cet enregistrement de Christophe Rousset, suite à de très bons concerts donnés en 2025, vient à point pour le rappeler.
Que peut-on reprocher à Proserpine ? Pas grand-chose, sauf ce qui a déjà été écrit lors de la création parisienne le 15 novembre 1680 : le manque d’importance consacré au personnage dont l’œuvre est éponyme. Mais qu’est-ce qu’on aurait pu faire de plus ? L’évolution psychologique de Proserpine est des plus sommaire : 1ere phase « Ha, que je suis heureuse avec maman », 2ème phase « Ha, que j’étais heureuse avant », 3ème phase : « je me tais puisque papa-Jupin le veut ». Aucune évolution personnelle, comme on en a de belles dans Alceste, ou Phaëton. On a presque pitié quand on apprend que cet opéra a été fait pour accueillir la princesse de Bavière destinée à épouser le Grand Dauphin, et donc à devenir Reine de France. Le message pour cette malheureuse princesse était clair : acceptez votre destin qui vous fait si grande, tout comme Proserpine a accepté de devenir reine des enfers, et taisez-vous. Et tout le monde trouvait ça très convenable…
Ce contexte historique étant posé, il faut reconnaître qu’on se trouve bien devant une merveille du théâtre lyrique du XVIIe siècle. Les vers de Philippe Quinault sont toujours aussi simples, aussi frais, aussi coulants, et la musique de Lully est tout aussi gouleyante que dans leurs autres chefs-d’œuvre. L’harmonie entre le poète et le musicien est une sorte de sommet, non spécifique à cette Proserpine mais bien typique du duo Quinault-Lully, et dont on ose dire qu’elle ne retrouvera le même degré de qualité qu’avec Strauss et Hofmanstahl. On ne sait pas ce qui a été conçu en premier, des mots ou des notes, tellement ils vont bien ensemble. Le contraste des scènes est très réussi (alternance d’attendrissement, d’effroi, de colère, de bonheur, de glorification, de malédiction, de sérénité, d’incendies, d’apothéose…) et les intrigues parallèles (puisqu’il a fallu étoffer la principale, trop maigre) s’écoutent avec plaisir. Bref : du tandem Quinault-Lully, c’est encore un chef d’œuvre.
L’interprétation des Talens Lyriques, du Chœur de Chambre de Namur et de Christophe Rousset se situe également dans les grandes hauteurs. Le son est admirable, chatoyant, moelleux, et les tempi sont parfaits. Toujours marqués d’une pulsation juste, comme d’une danse intrinsèque, ils distillent une jubilation fine qui donne envie de se lever et de danser. C’est sans doute cette splendeur sonore et cette énergie qui surclassent cette version par rapport à la seule précédente, celle pourtant excellente d’Hervé Niquet et du Concert Spirituel il y a vingt ans. Nous n’oublierons pas Stéphanie d’Oustrac de si tôt, mais voici Véronique Gens dans le rôle de Cérès, qui est en fait le vrai personnage central de l’opéra. C’est elle qui met le monde à l’envers, qui fait fléchir son ex (Jupiter, pour qui elle en pince toujours…), et qui évolue en pleine conscience vers l’acceptation de la situation de fait. Toujours longue de souffle, royale de timbre, toujours aussi classe dans ses emportements comme dans ses alanguissements, Véronique Gens est, encore et encore, une vraie déesse. Marie Lys est une Proserpine jeune, fraîche, séduisante, et propre à faire perdre la tête au Pluton d’Olivier Gourdy. On admire chez lui cette capacité à incarner selon les scènes un amant tendre et doux, aussi bien qu’un dieu violent, terrible et menaçant. Dans le reste de la distribution, tout le monde est remarquable : Jean-Sébastien Bou, Ambroisine Bré, Laurence Kilsby, Appoline Raï-Westphal, Nick Pritchard, Olivier Cesarini et, bien sûr, David Witczak. On peut noter, rarement, quelques tics de vocalité « baroque » qu’on jugera peut-être négativement dans quelques années, mais qui ne sont pas du tout gênants. Mais alors, on pointe aussi quelques moments de vrai beau chant, avec des phrasés superlatifs comme dans le duo des ombres heureuses (Appoline Raï-Westphal et Marie Lys), ou comme dans l’air d’Ascalaphe « aimez qui vous aime » superbement chanté par Olivier Cesarini.
C’est encore une très belle réussite de Christophe Rousset, et on attend avec impatience son Cadmus et Hermione, qui conclura bientôt son intégrale des Tragédies en musique de Lully. Proserpine est l’avant-dernière pierre de ce monument, et on peut déjà cueillir les lauriers avant de les tresser !














