Alexandre Bloch : premier concert à la tête de l’orchestre de la RTVE
De manière très symbolique, Alexandre Bloch inaugure son mandat de nouveau directeur du Chœur et de l’Orchestre de la Radiotélévision espagnole (RTVE) avec la Symphonie n° 2 de Gustav Mahler, dite « Résurrection ».

Une des symphonies parmi les plus spiritualisées de Gustav Mahler qui se prête volontiers à toutes les célébrations, la Symphonie n° 2 de Gustav Mahler est le fruit d’une longue maturation (1888-1894). Largement inspirée du Wunderhorn, elle marque le premier jalon de la quête mahlérienne visant à fusionner Lied et musique symphonique. Elle s’inscrit directement, avec la Totenfeier, dans la suite de la Symphonie n° 1 car c’est le héros de cette dernière que l’on porte en terre, avec pour idée directrice la limite entre la vie et la mort, dualité qui trouve sa résolution dans la Résurrection.
Devant une salle comble, après un sympathique discours d’introduction prononcé en espagnol avec un délicieux accent français, Alexandre Bloch, ancien directeur de l’Orchestre national de Lille de 2016 à 2024, détaille le programme ambitieux de ce premier concert qui inaugure son nouveau mandat de directeur musical à Madrid, conçu comme un voyage de la vie à la mort réparti en trois étapes (Automne, Hiver et Printemps) symbolisées par les trois œuvres jouées, ce soir, enchainées : Im Herbst extrait des Fünf Gesänge Op. 104/5 de Johannes Brahms ; Enosh du compositeur juif allemand Louis Lewandowski et la Symphonie n° 2 de Gustav Mahler.
Im Herbst de Brahms ouvre le concert : courte pièce de la maturité (1888) composée sur un poème de Klaus Groth, toute imprégnée de mélancolie et de sagesse, elle fait écho à l’image du compositeur vieillissant. C’est une œuvre pour chœur mixte a capella qui glorifie la sensibilité introspective et le tourment de l’artiste à l’approche de la mort, mettant en avant le Chœur de la RTVE dont on apprécie tout autant l’interprétation pleine de nuances et de ferveur, que la cohésion et la clarté dans la mise en place des différents pupitres sous la baguette inspirée du chef français.
Henosh de Louis Lewandowski (1821-1894) poursuit dans la ferveur : œuvre miniature d’inspiration biblique, envoutante, Enoch est une prière qui accompagne le deuil, sollicitant Chœur et Orchestre de la RTVE pour quelques mesures comme un court tour de chauffe avant la Symphonie n° 2 qui s’inscrit naturellement dans la suite du programme. (Automne, Hiver, Mort et Résurrection).
La symphonie se décline en quatre mouvements dont le chef livre une lecture particulièrement engagée, quasi expressionniste, empreinte de douleur et d’angoisse, de ferveur et d’effroi, mais aussi d’espoir. Entamée par les sonorité graves et menaçantes des contrebasses, la Totenfeier alterne moments de colère véhémente (percussions, cuivres) et épisodes angoissés ou pastoraux (petite harmonie, harpe, cor anglais) sur un phrasé tendu et contrasté, un rien chaotique, avec force nuances et couleurs, porté par une stricte et précise mise place et exalté par une maitrise absolue de la dynamique. On regrette par instants une relative saturation du son due à l’acoustique discutable de la salle, notamment dans les puissants forte. L’Andante est un Ländler gracieux et galant (cordes) dont Alexandre Bloch fait judicieusement ressortir le caractère ambigu, tourmenté (petite harmonie) et chargé d’attente (pizzicati des cordes). Le troisième mouvement est un Scherzo grinçant et ironique, typiquement mahlérien, composé sur le Lied « Des Antonius von Padua Fischpredigt » tiré du Wunderhorn,dont le chef donne une vision saisissante (timbales retentissantes), interrompue en son mitan par un Trio méditatif, avant de se conclure par un formidable crescendo d’où émerge dans un émouvant piano, superbement soutenu par la harpe, les premières syllabes de Urlicht (Lumière originelle) extrait, là encore, du Wunderhorn. Il est malheureusement très mal chanté par la contralto Carol Garcia qui manque tout à la fois de projection, d’élévation, de graves et de legato pour rendre, in fine, ce superbe Lied parfaitement méconnaissable. Le Final s’ouvre sur une entrée fracassante des cuivres et percussions. Alexandre Bloch, à la gestique très extravertie, y développe un long cheminement chaotique, furieux et angoissé, véritablement habité, usant de beaucoup d’effets musicaux (cuivres spatialisés sur les balcons et en coulisses, percussions menaçantes). La résurrection, longtemps retardée (comme dans la Neuvième de Beethoven) est annoncée par l’entrée du chœur pianissimo, bientôt rejoint par la soprano Elena Sancho Pereg pour clamer le célèbre « Aufstehen » de Klopstock qui voit s’ouvrir enfin les portes du ciel dans une coda cataclysmique triple fortissimo qui recrute tous les pupitres et les chanteurs pour apporter une réponse pleine d’espoir et de ferveur aux questions posées dans le premier mouvement, et conclure magnifiquement cette interprétation saisissante saluée triomphalement par toute la salle du Teatro Monumental.










