Reich et Chassol ouvrent le bal du nouveau label Matière noire
Saluons l’arrivée du nouveau label indépendant Matière noire, dédié à la musique contemporaine. Pour son premier album il met en correspondance l’Américain Steve Reich et le Français Christophe Chassol dans leur même quête de la mise en sons du réel.
Créer un nouveau label indépendant entièrement dédié à la musique contemporaine et expérimentale est un acte courageux en cette période plutôt difficile économiquement pour la création et l’industrie du disque en général. Saluons donc l’acte d’engagement de Matière Noire, le tout nouveau label créé par Emmanuel Quinchez, lui-même fondateur de l’ensemble Miroirs étendus, à l’honneur pour la première publication du label.
Le programme de ce disque met en parallèle un « classique » de la musique de la fin du XXe siècle, City Life (1995) de Steve Reich, le « pape » du minimalisme, et une création du jeune prodige français Christophe Chassol, Paris noir (2024). Nous avions eu l’occasion de découvrir ce même programme présenté par Miroirs étendus lors d’un concert à Tourcoing il y a tout juste un an. Et, paradoxalement, l’effet produit par le disque n’est absolument pas le même. Les deux œuvres de Reich et Chassol se répondent, puisque toutes deux cherchent à mettre en sons le réel : le bruit de la rue pour l’un, la parole pour l’autre.
Composé en 1995, City Life pour ensemble amplifié est un authentique chef-d’œuvre où Steve Reich se sert des sons de la rue comme pulsation à son envoûtant « reportage musical » au cœur de New York. Sirènes, klaxons, cris des habitants, bruits de chantiers sont autant de mini-cellules rythmiques, samplées et réinjectées au cœur de l’ensemble « classique » (cordes, bois, percussions, claviers). Sur scène, l’effet est saisissant, tant l’œuvre demande précision et maîtrise rythmique de la part des musiciens.
« On associe souvent Reich à de la musique très rythmique, mais j’ai voulu insuffler plus d’horizontalité, explique Fiona Monbet, directrice musicale de l’ensemble Miroirs étendus, j’ai voulu chercher le phrasé, les grandes sections, pour le rendre plus lyrique, car j’ai besoin d’humanité et d’empathie« . Cette vision apporte une plus grande lisibilité sur disque, mais fait perdre un peu de la force et de l’énergie pure qui se dégageait de la version « live ».
Paradoxalement, c’est l’effet inverse qui se produit avec Paris Noir de Christophe Chassol. Cette pièce pour piano, ensemble et vidéo, est également une déambulation urbaine, une visite guidée de Paris vu par les écrivains noirs américains qui s’y sont installés (James Baldwin, Chester Himes, Richard Wright, etc).
L’originalité du travail de Chassol réside dans le travail sur la voix. Chaque syllabe, chaque mot du discours du guide touristique devient une note, mise en boucle, étirée, harmonisée, qui s’insinue dans la partition orchestrale, comme du rap ou le scat du jazz. Ce qui paraissait un peu bavard et confus sur scène, devient soudain beaucoup plus lisible et perceptible, même sans l’apport de la vidéo. L’enregistrement studio, dans sa clarté, permet littéralement au texte de devenir chant, harmonisation chorale, et rythme jazzy, au diapason d’une partition elle-même très funky.
Au rythme d’une à deux sorties par an, le nouveau label Matière Noire (distribué par Outhere) annonce déjà des albums consacrés à Othman Louati, Missy Mazzoli, Julia Wolfe, mais également au maître Arvo Pärt. Souhaitons-lui longue vie.















