Les révolutions du Ring : Wagner à l’épreuve de ses représentations
Au Palais Garnier, une exposition retrace les métamorphoses de l’imaginaire visuel du Ring, de sa création à Bayreuth en 1876 aux interprétations contemporaines. Un parcours instructif et riche en découvertes, malgré une présentation relativement modeste et une approche qui laisse de côté la révolution musicale wagnérienne.
Organisée conjointement par l’Opéra national de Paris et la Bibliothèque nationale de France, à l’occasion de la présentation de l’intégrale du Ring à Bastille, l’exposition « Richard Wagner, les révolutions du Ring » propose de parcourir cent cinquante ans d’histoire de la Tétralogie. Principalement chronologique, son approche pédagogique, servie par des textes clairs et précis, rend cette histoire accessible à des visiteurs peu familiers de l’univers wagnérien, tout en réservant quelques belles découvertes aux amateurs avertis.
Le premier intérêt du parcours est de mettre en évidence un paradoxe : Wagner, qui conçoit le Ring dans le prolongement de son engagement révolutionnaire de 1848-1849, entend bouleverser autant les formes de l’opéra que sa fonction sociale et philosophique. Pourtant, il n’a pas réussi à éviter que la représentation de son œuvre à Bayreuth en 1876 s’inscrive dans une esthétique historiciste et néoromantique, peuplée de héros en armures, de Walkyries casquées et de décors médiévaux. Cet imaginaire, proche de celui du château de Neuschwanstein de Louis II de Bavière, est bien éloigné, comme le soulignent les commissaires de l’exposition, Marion Mirande et Olivier Mabille, de la vision plus sobre et universelle que Wagner souhaitait donner à son drame. Les conventions esthétiques de l’époque ont ainsi imposé leurs formes à une œuvre qui prétendait précisément les dépasser.
Une remarquable série de photographies réunit l’intégralité des interprètes de la création de 1876, dans leurs costumes. Elle donne à voir cet univers scénique que Cosima Wagner, après la mort du compositeur, s’attachera à préserver pendant plusieurs décennies, obligeant par contrat aux théâtres présentant la Tétralogie le respect de cette tradition. L’Opéra de Paris, qui présente progressivement les quatre ouvrages entre 1893 et 1909, doit ainsi se conformer au modèle de Bayreuth.
Les documents consacrés aux moyens techniques mobilisés pour représenter les épisodes merveilleux de la Tétralogie sont parmi les plus réjouissants de l’exposition. On découvre notamment un dispositif de décors lumineux conçu par Eugène Frey vers 1909 pour La Chevauchée des Walkyries. Numérisé et projeté en boucle, ce petit film d’animation avant la lettre, accompagné de dessins montrant son utilisation en fond de scène derrière les chanteuses, témoigne d’une étonnante inventivité. D’autres dispositifs de machinerie rappellent les défis considérables que posait la réalisation scénique des effets imaginés par Wagner.
Il faudra attendre l’après-guerre pour que Wieland Wagner rompe véritablement avec cette tradition figurative. Ses mises en scène épurées, fondées sur l’abstraction et la lumière, apparaissent paradoxalement plus proches des intentions initiales de son grand-père, dont il s’était nourri des écrits. L’exposition rend bien compte de cette rupture, même si l’on regrette qu’elle ne soit illustrée que par une iconographie trop réduite.
La révolution de 1976, celle du Ring de Patrice Chéreau et Pierre Boulez à Bayreuth, bénéficie d’une présentation un peu plus développée. Les esquisses de Richard Peduzzi permettent notamment de mesurer le chemin parcouru entre les premières représentations et l’aboutissement de la production en 1980, année de sa captation, devenue une référence majeure de l’histoire scénique de l’œuvre. Les lectures plus récentes sont également évoquées, mais de manière trop rapide pour que l’on distingue clairement les orientations qui les caractérisent.
Au centre de l’exposition, une scénographie particulière met en valeur quatre photographies de l’artiste suisse Béatrice Helg, inspirées par le Ring. Ces compositions, où la lumière modèle des matières et des espaces presque abstraits, constituent une belle respiration dans un parcours principalement documentaire.
Installée dans les espaces de l’ancienne entrée de l’Empereur, l’exposition occupe un lieu assez exigu, dont l’architecture austère, presque funéraire, contraste avec les fastes du reste de l’Opéra Garnier. La disposition circulaire, les escaliers et les sombres portes cochères fermées accentuent la sensation d’enfermement. Les scénographes ont manifestement cherché à tirer le meilleur parti de cet espace contraignant, sans parvenir à en dissiper complètement l’atmosphère peu accueillante. Malgré la centaine de pièces annoncées, l’ensemble paraît relativement modeste : peu de costumes, des documents iconographiques souvent de petit format et des sections qui, malgré leur intérêt, restent parfois trop synthétiques.
Une autre limite tient au concept même de l’exposition. Si elle éclaire avec pertinence les révolutions successives de la représentation scénique du Ring, elle laisse entièrement de côté la révolution musicale accomplie par Wagner. Ce choix serait légitime dans une exposition explicitement consacrée à l’iconographie et à l’histoire des mises en scène. Il surprend davantage sous le titre général de Les révolutions du Ring. Une page de partition autographe est présentée, mais sans explication sur l’écriture musicale. Quant au prélude de L’Or du Rhin, diffusé en boucle dans l’espace central, il s’entend dans toutes les sections, où sa présence insistante finit par devenir envahissante. Mais la musique n’intervient pas comme une dimension de l’œuvre que le parcours chercherait à éclairer.
L’exposition n’en réussit pas moins à faire comprendre comment les représentations d’une œuvre conçue comme révolutionnaire se sont figées dans une tradition, avant d’être profondément renouvelées par les artistes du XXe siècle. C’est dans cette histoire des métamorphoses scéniques et plastiques du Ring, davantage que dans une exploration de l’ensemble de ses révolutions artistiques, qu’elle trouve sa cohérence et son intérêt.













