Anne Queffélec au festival Chopin de Bagatelle : sur le chemin de la joie et de la lumière
Anne Queffélec possède l'art de composer ses programmes de récital, comme on trace un chemin. Sans consacrer ce concert exclusivement à Chopin, comme le fit deux jours auparavant sur la même scène le pianiste Kotaro Fukuma, elle jalonne d'une poignée de ses œuvres un parcours musical allant de Bach à Mozart.

Arrivé en avance dans le parc de Bagatelle, on s'autorise une promenade parmi roses, oies grises et paons. Les fenêtres de l'orangerie sont grand ouvertes. Nous parviennent des bribes sonores que l'on reconnait… Anne Queffélec répète tandis que le public afflue.
Comme à l'accoutumée, elle prend le micro pour dire quelques mots sur son programme, le présentant comme un refuge, une méditation plus que jamais nécessaire alors que l'humanité souffre dans un monde en proie aux conflits et à la destruction. Pourquoi Bach, Scarlatti, Mozart ? Parce qu'ils accompagnèrent Chopin tout au long de sa vie, jusqu'à ses derniers instants où il réclama de la « vraie musique, celle de Mozart ! » Tout le début du récital est empreint d'une atmosphère de recueillement, d'un sentiment apaisé et doucement grave, voire triste, les premières pièces s'enchaînant dans des tonalités oscillant entre sol mineur et ré mineur. Le Prélude du choral Nun komm der Heiden Heiland BWV 659 de J. S. Bach/Busoni joué dans le fond du clavier témoigne de ce que la pianiste possède au plus profond d'elle même : elle le fait sonner avec ferveur, projetant le chant soutenu, conduit, comme une prière au monde. C'est ainsi qu'elle fait chanter aussi le fameux Adagio du Concerto pour hautbois de Marcello transcrit par Bach, timbrant magnifiquement sa ligne de chant, puis la repliant sur elle-même. De Domenico Scarlatti elle n'a pas choisi la plus vive et la plus solaire de ses 555 Sonates, mais une lente et mélancolique (ré mineur K.3 2), pour nous conduire au Nocturne en sol mineur op. 15 n°3 de Chopin, dont elle souligne d'un rubato élégant le faux air de mazurka, avant de retrouver l'esprit de Bach en son centre sous forme de choral. Celui qu'elle joue ensuite (le Nocturne en sol mineur op. 37 n°1) après une incursion chez Haendel (Menuet en sol mineur de la Suite n°1 transcrit par Kempff), hésite entre mineur et majeur, nous amenant progressivement vers une lumière, celle du choral Jesus bleibet meine Freude de J.S. Bach (transcrit par Hess), non pas dans l'ardeur mais dans la paix d'une joie contenue et profonde. La musicienne marque un long silence avant de nous plonger dans la somptuosité de l'univers sonore et poétique de Claude Debussy, qui admirait tant la musique de Chopin. Reflets dans l'eau et Clair de lune sont enchaînés sans rupture sonore, dans la continuité de la résonance. Le fa de la basse souligné, joué comme s'il s'agissait d'une cloche sonnant l'angélus, apporte sa couleur vespérale au Clair de Lune. La délicate Berceuse op. 57 de Frédéric Chopin n'aura pas été troublée par l'amusante et impromptue intervention du paon entonnant son « léon » sous la fenêtre de l'orangerie. Et la Fantaisie-impromptu de Chopin jamais sur la corde raide, jamais échevelée, le son incarné, nous démontre à quel point il y a de sûreté dans le jeu toujours impeccable et au souffle puissamment expressif de la pianiste.
La seconde partie de concert extrait des 24 Préludes op. 28 le quinzième, celui surnommé « la goutte d'eau », dont l'implacable ostinato sous son sombre choral interrompt un moment sa gracile mélodie jouée à fleur d'âme. Deux chorals de J.S. Bach dont la lumineuse douceur du Schäfe können sicher weiden de la Cantate BWV 208 préludent à la Sonate en si bémol majeur K.333 de Mozart, à l'Allegro serein et heureux sous les doigts de la musicienne. Mozart semble être sa seconde peau : elle y est plus que partout ailleurs dans son élément, et l'on est touché par sa façon de faire éclore les harmonies troublantes et les pianissimi de son andante. Et quel cantabile dans le finale Allegretto superbement phrasé, opératique et joyeux, ponctué de ses tutti orchestraux ! Sur ces « notes qui s'aiment », Anne Queffélec achève son récital comme si tout était dit, du moins l'essentiel, sans qu'il soit besoin d'en rajouter. Elle nous a conduits vers la joie et la lumière. Après tout, dit-elle comme pour se justifier, toutes ces pièces de son programme ne sont-elles pas des bis !









Très beau concert et bel article fort bien écrit.
Comme l’auteur, je suis arrivé en avance, me suis assis sur un banc sous les fenêtres ouvertes et ai écouté la grande Anne Queffélec s’échauffer. J’étais déjà ravi avant même le début du concert.