Le festival Ultraschall de Berlin, une vision large de la musique contemporaine @ J##
Pas de grande révélation, mais un programme solide et dense qui réunit avec chaleur le petit monde de la musique contemporaine.
Les radios allemandes ont joué un rôle capital dans le renouvellement de la vie musicale après 1945, et si cette mission pionnière souffre des visions étriquées de managers en quête d'économies faciles (on se souvient de l'inqualifiable dépeçage de l'orchestre de Baden-Baden par la SWR en 2016), ce qu'il en reste n'est pas à négliger : non seulement l'orchestre radio de Berlin prend cette mission beaucoup plus au sérieux que d'autres, mais les deux radios publiques installées à Berlin, la RBB et Deutschlandfunk Kultur, financent depuis 1999 un festival de musique contemporaine sous le titre Ultraschall – le nom signifie Ultrason(s), mais ce qui y est joué est fort heureusement audible pour l'oreille humaine.
Kurtág et Henze, en l'honneur des grands anciens
Outre un concert dans la maison de la radio que nous n'avons pas pu voir, l'édition 2026 a lieu dans deux lieux phares de la scène alternative berlinoise, Heimathafen Neukölln situé dans un quartier populaire de Berlin, et le Radialsystem, peut-être mieux connu au-delà de Berlin comme le siège de la compagnie de Sasha Waltz. Elle se conforme à la tradition du festival, qui unit aux créations qui font le sens d'un festival de musique contemporaine un regard rétrospectif qui se dirige cette fois notamment vers les deux centenaires de l'année 2026, György Kurtág et Hans Werner Henze. Pour le premier, le choix a porté sur l'une de ses œuvres les plus connues, les Kafka-Fragmente, ce dont témoigne une discographie très abondante. C'est ici une version semi-scénique qui nous est proposée, ce qui n'est d'ailleurs pas une première – on peut trouver en ligne une captation du très beau spectacle d'Antoine Gindt créé en 2007. Johanna Vargas, peut-être sous l'influence de ce que le jeu scénique lui demande, a parfois tendance à en faire trop, mais cette vision dynamique et variée a de quoi séduire, en particulier pour les auditeurs étrangers à l'univers de Kurtág – et puis Kafka est plus proche de cette vie débordante que des visions grises et désolées qui affadissent son œuvre.
Dans les Kafka-Fragmente comme dans les Ariosi de Henze, le violoniste est Ilya Gringolts, qui unit dans les deux œuvres le brillant et la capacité virtuose d'un grande interprète avec la précision et la modestie d'un spécialiste de musique contemporaine. C'est particulièrement vrai chez Kurtág, qui ne supporte pas qu'on sacrifie la note à l'effet. Pour Ariosi, il est rejoint par le duo de pianos GrauSchumacher, puisque c'est la version chambriste, moins connue que la version avec orchestre (dont un enregistrement existe chez Hänssler), qui est choisie ici : la soprano Anja Petersen manque un peu d'éclat et peine à s'imposer face au violon avec qui elle partage le premier rôle ; cela n'affaiblit cependant pas l'intérêt de cette redécouverte, dont l'enregistrement sera ultérieurement publié au disque.
Pour le reste, le festival se passe fort heureusement d'un thème censé chapeauter toute la programmation, tout comme une direction esthétique bien définie. On y trouve de ce fait une grande diversité d'approches et de thèmes, y compris tout ce qui fait parler le monde de la musique contemporaine, sans exclusive. On y trouve aussi, dans le désordre, de la vidéo, de l'électronique, des problématiques queer, des inspirations issue des modes musicales actuelles, mais sans jamais donner l'impression que le festival fasse de l'une ou l'autre de ces directions un impératif moral, et sans oublier les créatrices, ce qui, dans la musique contemporaine, ne va toujours pas de soi. On aurait tout de même bien pu se passer du racoleur Mono de Simon Steen-Andersen, dans un concert pour deux musiciens usant à la fois de l'électronique et de leur voix, Mathias Monrad Møller et Sebastian Berweck : le résultat global, prétendant réinventer le genre ancien du Liederabend avec piano (qui ne les a pas attendus pour se réinventer) reste bien dérisoire.
Les deux œuvres de Sara Glojnarić, respectivement pour orchestre à cordes et pour grand orchestre, avec chaque fois un renfort d'électronique, bénéficient avec le Rundfunk-Sinfonieorchester dirigé par Brad Lubman du luxe d'un orchestre de premier plan, mais s'oublient vite comme de sympathiques divertissements qui fixent avec humour l'esprit du temps. La première, Everything, always, avec la voix enregistrée de la compositrice, décrit le prosaïque travail de la compositrice à sa table de travail, en retard pour honorer une commande : on sourit, mais on oublie vite la musique qui en ressort. L'impression est tout autre avec l'œuvre de Petra Strahovnik, 1945- : le titre fait allusion au 80e anniversaire de la société des compositeurs slovènes, mais c'est bien une histoire plus tragique qu'évoque la pièce, à force de percussions tonitruantes sur une texture orchestrale faite de longues tenues, tantôt lancinantes, tantôt plus agitées, mais à vrai dire pas toujours clairement audibles sous les déluges de percussion.
Hèctor Parra, portrait pluriel
Parmi les concerts que nous avons pu voir (environ la moitié de l'édition 2026), Hèctor Parra occupe une place importante, à travers sa pièce pour orchestre L'absència (2013), mais surtout à travers un concert plus intime, où les interprètes choisis par le compositeur se confrontent à son œuvre pour piano et pour quatuor à cordes, en vue d'un enregistrement intégral de ces deux corpus. Sous les doigts de Michael Wendeberg et les archets du quatuor Fabrik, la musique de Parra apparaît colorée, en quête de nouveaux territoires sonores, sans souci de définir des parcours narratifs ou émotionnels précis : on réécoutera avec plaisir ces œuvres au disque.
L'accordéon version moderne par Margit Kern
Le concert le plus original, cependant, est certainement celui de l'accordéoniste Margit Kern, qui démontre avec éloquence tout ce que son instrument peut apporter à l'imaginaire des musiciens : la pièce de Birke Bertelsmeier est la seule des quatre proposées à rappeler les stéréotypes associés à l'instrument. La dernière pièce du concert, celle de Dániel Péter Biró, est la seule à utiliser l'électronique, mais elle reste en-deçà de ses promesses de réinvention d'espaces sonores ; on lui préférera l'œuvre qui ouvre le concert, celle de Charlotte Seither, qui date de 2008 et met parfaitement en son le titre donné par la compositrice, Never real, always true, parfaite illustration des possibilités de l'instrument entre ampleur symphonique, profondeurs insondables et délicatesses chambristes.








