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Mäkelä et Oslo donnent un Chostakovitch en creux et en plein

A la Philharmonie de Paris, en présence de la Reine consort Sonja de Norvège, et l'Orchestre philharmonique d'Oslo proposent les Symphonies n°6 et 8 de Chostakovitch. Un choix pertinent pour un résultat contrasté.

et l'Oslo Filharmonien dont il est le chef principal depuis 2020 et jusqu'en 2027, sont des habitués de la Philharmonie de Paris. Après Mahler en 2022 et Brahms en 2024, Chostakovitch est à l'affiche. Le programme initial prévoyait un curieux appairage de la Symphonie n°8, symphonie de guerre s'il en est, avec la post-romantique Mort et Transfiguration de Richard Strauss. Assez rapidement le poème symphonique a été remplacé par la Symphonie n°6 (déjà gravée pour Decca), de durée similaire, et permettant de comparer le Chostakovitch d'avant-guerre et celui de 1943. Ce soir la comparaison a été parfaitement éclairante, mais pas nécessairement comme on l'imaginait.

Ce à quoi on s'attendait, c'est à un traitement différencié de deux œuvres qui ne sont distantes que de quelques années mais qui sont séparées par un gouffre, la Seconde Guerre mondiale. Toute de faux semblants et d'amertume, la Sixième est relativement brève, déséquilibrée avec son long premier mouvement et ses deux mouvements courts et vifs. Comme elle n'avait pas de final digne de ce nom, un critique l'avait moquée comme « symphonie sans tête ». A vrai dire, c'est très bien vu. Quand on compare avec la Huitième qui est un éblouissement tragique, dans la Sixième Chostakovitch semble comme absent à lui-même. Un Largo largement taiseux précède un Allegro et un Presto de cirque, et pas dans le bon sens du terme. La date de composition ? En 1939, l'année où les dictateurs Staline et Hitler signent un pacte de non-agression afin d'agrandir leurs territoires dont ils prétendaient avoir impérativement besoin. Quand la Symphonie n°6 est créée le 4 novembre, la Pologne et les pays Baltes ont été envahis depuis peu.

De cette symphonie de courageuse dérobade aux rêves de musique joyeuse et de conquête triomphante escomptée par Staline, livre une interprétation où il donne beaucoup de sa personne. Comme si par la grâce de larges mouvements et d'attitudes de démiurge, le jeune chef allait révéler une profondeur inouïe de cette symphonie. En étirant à l'excès le tempo du mouvement lent initial (une approche similaire à celle de son enregistrement), la musique n'en paraît pas plus profonde, mais plus creuse au contraire. Et en faisant briller l'orchestre de mille feux dans les mouvements rapides, la musique n'en a pas plus d'éclat, paraissant au contraire plus artificielle, voire vulgaire. On attendait de la part du chef un effacement de lui-même qui aurait su traduire la dénonciation criante par Chostakovitch d'une époque qui avait perdu la tête. On a eu à la place un show donnant erronément à penser que Chostakovitch c'est quand même beaucoup d'agitation et de bruit pour pas grand chose.

Avec la Symphonie n°8, Mäkelä reprend sa même gestuelle théâtrale. Mais cette fois, ça marche ! Car dans cette symphonie qui est un chef-d'œuvre de musique orchestrale de tout le XXᵉ  siècle, Chostakovitch s'est livré entièrement. Parmi ses quinze symphonies, la Huitième ne peut être comparée qu'à la Symphonie n°10 en termes d'intensité de l'expression et de complexité de composition, mais elle a encore plus de sincérité : elle est un portrait plus direct de la souffrance du peuple soviétique, avec des mises en images presque cinématographiques. Au fil des mouvements se succèdent des exordes livides, des pulsations amoureuses (I. Adagio), une locomotive emportant son convoi vers la vision dantesque du front (Allegro non troppo), le chant solitaire d'un cor anglais comme un amoureux éperdu (fin du premier mouvement), des défilés militaires et des pelotons d'exécution (II. Allegretto), la déshumanisation productiviste d'une usine interrompue par un spectacle de danses (III. Allegro non troppo), la mort qui plane et laisse les corps ensommeillés retourner à la vie (IV. Largo), avant un final Allegretto comme un retour possible à la vie d'avant, ponctué d'un climax totalement cauchemardesque.

Dans cette musique gigantesque par son écriture comme son message, sans double langage, Mäkelä est à son affaire, et le Philharmonique d'Oslo fait preuve d'une virtuosité collective impressionnante, avec toute la dureté des timbres et le tranchant des attaques nécessaires. D'où vient une telle familiarité dans ce répertoire ? Ce n'est pas relativiser les mérites du chef finlandais que de rappeler les mandats de Mariss Jansons de 1979 à 2000 (enregistrements réédité par Warner) et Vasily Petrenko de 2013 à 2020, qui ont forgé l'identité actuelle de l'orchestre, et que Mäkelä a su maintenir. Ce n'est pas un moindre mérite. Il ne reste plus qu'à attendre la publication de la suite de l'intégrale Decca…

Crédit photographique : © Marco Borggreve Oslo Philharmonic (portrait), ResMusica (concert)

Les luxueuses désolations des Chostakovitch de Mäkelä

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