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Klaus Mäkelä : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse…

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 10-V-2022. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 3 en ré mineur. Jennifer Johnston, mezzo-soprano. Chœur de femmes de l’Orchestre de Paris. Chœur d’enfants de l’Orchestre de Paris. Chœur d’enfants d’Oslo. Orchestre Philharmonique d’Oslo, direction : Klaus Mäkelä

change de casquette : délaissant pour un soir l’Orchestre de Paris, c’est à la tête de l’Oslo Philharmonic dont il est également chef principal qu’il nous livre une interprétation grandiose et enthousiasmante de la Symphonie-Monde de .

On se plait à souligner régulièrement le talent mais aussi l’audace de qui jamais ne se dérobe à aucun défi : celui de la Symphonie n° 3 de est assurément de taille par l’ambition du propos, par le volume de son effectif comme par la complexité de sa partition. Cette symphonie s’inscrit dans la droite ligne de la Symphonie n° 2 qu’elle prolonge mais avec un éclairage bien différent : il s’agit d’une œuvre gigantesque, monstrueuse où Mahler nous propose plus qu’un monde mais un univers, voire une nouvelle cosmogonie ! Toute inspirée par la Nature, la Nature consolatrice, chargée d’amour, elle répond à un plan d’ensemble, qui est sans doute le plus ambitieux jamais conçu par un symphoniste : partant de la matière, des rochers, il entrevoit déjà une immense épopée qui gravira une à une les différentes étapes de la Création pour parvenir jusqu’à l’Homme avant de s’élever jusqu’à l’Amour universel conçu comme transcendance suprême.

Le premier mouvement, Kräftig, propose l’éveil et la fécondation de la matière par l’esprit créateur. Véritable symphonie à lui seul par sa longueur et sa complexité, Klaus Mäkelä l’aborde avec une maestria et une assurance confondantes, justes dans le ton éminemment mahlérien, comme dans la note (la superbe phalange norvégienne nous avait déjà impressionné par son lustre lors de sa récente intégrale straussienne donnée pour son centenaire sous la baguette de Vasily Petrenko). L’entame est saisissante, chaotique, l’organisation des plans sonores d’une lumineuse clarté, alternant statisme magmatique et dynamique dionysiaque dans un fougueux maelstrom orchestral d’où va progressivement émerger une marche d’une puissance tellurique (cuivres et percussions) au sein d’une aurore de matin du monde (violon solo d’Elise Båtnes) peuplée de stridences des bois et de fanfares tonitruantes (cors, trompettes et solo de trombone d’Audun Breen).

Le Tempo di Menuetto apporte un court moment de répit par son élégance, son invitation à la danse teintée d’une ambiguïté quelque peu sardonique et languissante où se distinguent, avec une belle lisibilité, le hautbois, la harpe et le violon solo. Le Comodo. Scherzanzo allègre et joyeux, est tout entier animé de sonorités champêtres dont le fameux solo de cor de postillon, joué depuis les coulisses, paraissant par instants quelque peu déliquescent, et qu’on aurait préféré mieux chantant, avant que ne prenne la parole dans un émouvant « Ô Mensch » porté par un timbre sans doute trop lumineux pour la gravité du propos mais dont la fraicheur fera cependant merveille dans la fusion symbiotique avec le chœur de femmes et d’enfants sur le poème « Armer Kinder Betterlied » extrait du Wunderhorn.

L’Adagio est à l’instar du premier mouvement un grand moment d’émotion par sa verticalité fervente et sa tension poignante, grandiose et optimiste, aux accents brucknériens apportant une réponse à toutes les angoisses dans un apaisement serein qui marque le dernier échelon vers la Lumière éternelle concluant de superbe manière une interprétation à compter parmi les plus belles jamais entendues !

Crédit photographique : © Mathias Benguigui/ Pasco & Co

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 10-V-2022. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 3 en ré mineur. Jennifer Johnston, mezzo-soprano. Chœur de femmes de l’Orchestre de Paris. Chœur d’enfants de l’Orchestre de Paris. Chœur d’enfants d’Oslo. Orchestre Philharmonique d’Oslo, direction : Klaus Mäkelä

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