L’âme du danseur : Friedemann Vogel face à lui-même au Ballet de Stuttgart
Le Ballet de Stuttgart rend hommage à son étoile absolue dans une longue soirée où Kafka fait aussi une apparition.
Trois pièces au programme, certes, mais les deux premières ne sont que des préludes à ce qui compte vraiment, ce pourquoi les spectateurs se pressent au Schauspielhaus, la « petite » salle à côté de l'Opéra de Stuttgart, consacrée habituellement au théâtre parlé : Friedemann Vogel, l'étoile incontestée du Ballet de Stuttgart, dans une pièce créée par et pour lui, ce qui permet à chacun d'être sûr de le voir, contrairement au répertoire habituel où le jeu de l'alternance rend toute prévision hasardeuse.
La première pièce au programme n'est vraiment pas mieux qu'un prélude, malgré le dispositif compliqué qui déroute les spectateurs. C'est dans le foyer supérieur de ce beau bâtiment moderne qu'a lieu l'action : on nous annonce une installation au milieu de laquelle le public pourra déambuler (ce n'est pas vraiment inédit) ; en réalité, la topographie est beaucoup trop contrainte pour cela, et c'est donc immobile que le public assiste à la partie du spectacle que le sort lui aura attribué : les six danseurs annoncés dansent par groupes de deux, et on n'aura aucune idée de ce que font les quatre qui ne sont pas devant nos yeux. L'idée, sur le papier, n'est pas mauvaise : à partir d'un court film réalisé par Donna Volta Newmen autour de la convalescence de la danseuse Daiana Ionescu, la danse s'intéresse à la résilience de la nature, à la manière dont les blessures sont surmontées
La pièce suivante est, elle aussi, l'œuvre d'un danseur de la troupe : Fabio Adorisio s'intéresse à la figure de Franz Kafka, pour ce qui est, nous dit-on, son premier ballet narratif. Narratif, c'est à vrai dire un bien grand mot : les personnages ne se rencontrent pas dans des situations concrètes, mais comme de simples abstractions des personnes réelles dont ils portent le nom, l'abstraction étant encore renforcée par la présence d'une allégorie, Die Verwandlung, autrement dit La Métamorphose. Le personnage incarné par Edoardo Sartori ne raconte cependant pas la nouvelle homonyme : il serait plutôt l'incarnation de ce qu'il y a de kafkaïen, au sens commun du terme, dans la vie et la personne de Kafka. La figure reste à vrai dire peu lisible, tout comme Kafka lui-même, dansé par Martino Semenzato, et un élément central de l'œuvre de Kafka manque cruellement dans la pièce : son humour, aussi important dans sa vie que dans son œuvre. Le seul rôle à avoir une véritable consistance est celui de l'admirable Milena Jesenská, amie et traductrice de Kafka, mais aussi journaliste de grand talent et résistante : Vittoria Girelli, danseuse et chorégraphe prometteuse, l'incarne, et on voit alors enfin une présence qui dévore l'espace scénique, un regard déterminé et un geste tranchant.
La dernière pièce voit enfin l'apparition de Friedemann Vogel. Il en est l'interprète, mais aussi le chorégraphe, en collaboration avec Thomas Lempertz, lui-même ancien danseur à Stuttgart ; d'abord créée hors du ballet de Stuttgart et déjà jouée un peu partout en Europe, il était naturel que la pièce finisse par venir sur la scène de son port d'attache, qu'il foule depuis son entrée dans la troupe en 1998. La pièce part du court texte bien connu de Kleist Sur le théâtre de marionnettes, qui à travers l'apparent paradoxe qui donne aux mouvements mécaniques de la marionnette une grâce et une légèreté, une âme même que les meilleurs acteurs et danseurs ne peuvent que lui envier. Vogel apparaît au début de la pièce comme une marionnette, suspendu par la taille, exécutant des mouvements que les limitations du corps humain et de la gravité ne lui permettent normalement pas de faire.
La suite du spectacle lui donne l'occasion de montrer toute l'étendue de son talent d'interprète, au-delà de l'aspect purement physique de son art : on ne peut pas dire que les différentes séquences, séparées par des projections qui servent de pauses pour le danseur au cours des quelque 45 minutes que dure la pièce, parviennent à constituer une réflexion approfondie sur l'art du danseur, mais le simple spectacle de ce danseur d'exception, mis en scène dans l'intimité de son propre rapport à son art, enthousiasme à juste titre le public. Il faut subir pour cela la bande-son écrasante produite sur scène par Alina Scetinina, elle-même ancienne danseuse des troupes de Stuttgart et de Munich, et on regrette bien que la réflexion de Vogel sur son art ne comporte pas un travail un peu plus profond sur le lien de la danse et de la musique. Mais peu importe cette musique pénible, peu importent ces projections façon IA transformant Vogel en corps désarticulé de marionnette, peu importe même les limites conceptuelles du spectacle : on touche ici à l'art du danseur dans toute sa nudité, et au moins par moments cette simplicité est bouleversante.









