L’Italienne à Genève : le poids des notes, le choc des corps
Premier spectacle du Grand Théâtre replié, pour cause de travaux, dans l'étonant Bâtiment des Forces Motrices, L'Italienne à Alger relue par Julien Chavaz ambitionne une mise en image de la mécanique rossinienne. Elle est accueillie comme un baume par un public genevois encore en convalescence de certaine récente Traviata privée de ses dernières mesures.

L'Italienne à Alger version Chavaz/Spotti ne subira pas pareil affront. On imagine que c'est l'ahurissant finale de l'Acte I de cet opéra où le compositeur semble tomber le masque en remplaçant carrément le verbe par le bruit (din din, tac tac, cra cra et autres bum bum) qui a suggéré au metteur en scène de théâtre suisse de surligner visuellement, sur la durée de l'opéra, cette spécificité toute rossinienne. Pressé de jouer, Julien Chavaz fait se lever le rideau avant la première note, et à voir la façon dont, sur la célèbre Ouverture, Mustafà se laisse choir sur le premier coup de boutoir de l'orchestre, le ton est donné d'une direction d'acteurs alla Pelly, qui ne laissera la bride sur le cou à quiconque. Sont invités dans ce coucou suisse deux passagers clandestins, Dani et Clara, présents dans chaque case de l'action : Dani c'est le danseur vénézuélien Daniel Ojeda Yrureta, factotum du spectacle comme de l'hôtel où Julien Chavaz a transposé l'action du livret. Dani n'aura de cesse de dynamiser le bon déroulement des choses, Julien Chavaz lui octroyant même, à l'orée de l'Acte II, la maîtrise d'un roboratif cours de danse à l'adresse du chœur.

La représentation d'un sérail d'antan étant devenue aujourd'hui tellement matière à caution, sa transposition dans l'univers hôtelier fonctionne. Le tour est joué d'une Algérie devenue Hôtel Algeri. La météo locale est en revanche respectée : l'Hôtel Algeri somnole au soleil, avec son personnel-caméléon au ralenti se confondant avec les murs, intérieurs et costumes affichant la même couleur sable. À l'Hôtel Algeri, le patron agit en pacha aussi bien avec son personnel qu'avec sa femme. De cette dernière (Elvira) il se dit lassé et pressé de s'en séparer. De sa remplaçante (Isabella), il parlera d'un « morceau ». Inutile de dire que la mise en scène n'aura de cesse de malmener un aussi triste sire, se permettant au passage d'égratigner d'un sourire en biais la souffrance au travail. Ponctué d'hilarantes apparitions muettes, dans le hall de l'hôtel, de touristes bien frappés, de savoureuses annonces trilingues (notamment pour un séminaire post-burn out), d'amicales piques à la Suisse allemande toute proche, la machine est huilée, même si parfois brouillonne. Visuellement le spectacle ne décolle vraiment qu'au moment de la cérémonie finale d'intronisation dans l'ordre des Pappataci : jeu d'orgues sucre d'orge, boule à facettes et chœur habillé en adorables doudous laineux (certains lévitent) bousculent enfin le prosaïsme d'un décor unique (même si cuisine et salle de bains y auront été glissées à vue), que l'on aura espéré en vain jusqu'au bout voir s'ouvrir sur l'ailleurs d'un vrai choc esthétique.

La distribution est dominée par l'Isabella sculpturale et chaleureuse de Gaëlle Arquez dont le timbre royal comme le personnage apportent beaucoup de couleurs dans le terne Hôtel Algeri. Respectivement Mustafà et Lindoro, Nahuel di Pierro et Maxim Mironov, l'un et l'autre fugacement tendus dans de rares aigus, sont de solides partenaires de jeu, l'un comme l'autre donnant beaucoup de leur personne. Du Pâtre de Tannhäuser à Elvira, Charlotte Bozzi, membre du Jeune Ensemble, a pris du galon, le rôle étant loin d'être secondaire, et les aigus piquants qui s'échappent des ensembles où son soprano n'est jamais noyé rappellent qu'elle fut une très affûtée Reine de la nuit. Bien appariée avec la soprano de sa maîtresse la Zulma de la mezzo Mi Young Kim fait mouche. Un Taddeo probe (Riccardo Novaro) et un Haly d'une grande présence (Mark Kurmanbayev) complètent ce pétulant sérail vocal. Très sollicité par la mise en scène, le choeur d'hommes du Grand Théâtre n'est pas en reste. En maître horloger, Michele Spotti, qui a fait quasiment ses premières armes lyriques avec Rossini, met à profit les enseignements d'Alberto Zedda pour se première direction de L'Italienne, sa fréquentation de grands metteurs en scène lui permettant d'adouber avec bonheur les facéties du plateau.
Aimable et divertissant (on reste en-deçà du Turc en Italie de Pelly, du Barbier de Séville de Serebrennikov), ce spectacle, où seules les femmes (ap)portent de la couleur pourrait apparaître, à l'instar de cette partition composée en un mois, un brin volatile s'il n'était aussi pédagogique dans son ralliement à la conclusion de l'opéra : « La femme, si elle le veut, en remontre à tous. » Tout est bien sûr dans le « si elle le veut ». Un vœu évidemment d'actualité dans tous les sérails du monde moderne.









