À Présences, le théâtre aperghien avec MusikFabrik
Associé à la musique de Georges Aperghis depuis plus de dix ans, l'ensemble MusikFabrik, collectif de 16 musiciens, était l'invité de Présences, investissant le plateau du 104 pour deux superbes concerts autour du compositeur des Récitations.

Fondé en 1991 et basé à Cologne, MusikFabrik, trop peu invité en France, est pourtant l'un des ensembles dédiés à la musique de création les plus actifs de la scène internationale, dont le champ interdisciplinaire l'amène à collaborer avec la danse, le théâtre et les arts visuels. La Presse Musicale Internationale (PMI) lui remet sur le plateau du 104 le grand Prix Antoine Livio 2026.
Un chant d'amour de l'Allemand Arnulf Herrmann est écrit pour Christine Chapman et son cor à deux pavillons, un instrument qu'elle est à ce jour seule à faire résonner. La pièce qui s'évertue à faire dialoguer les deux pavillons, donne la mesure virtuose de l'interprète. De la compositrice grecque Myrtó Nizami, The blue window, dirigé par Emilio Pomarico, s'inspire de la toile éponyme d'Henri Matisse et procède par nappes sonores très colorées découvrant un espace en 3D. Le solo inattendu de basson à la fin magnifie cette musique des sens.
Babil d'Aperghis (1996) est la première incursion du compositeur dans l'univers concertant. La pièce confronte les 15 instrumentistes de l'ensemble à la clarinette solo de Carl Rosman qui s'exprime presqu'exclusivement dans son registre aigu face à un ensemble plus coloré, virtuose et volubile. La coda très subtile met tout le monde à l'unisson, avec des relais de timbre qui font sensiblement bouger les hauteurs.
Écrit en 2022 et créé à Cologne en mai dernier, Selfie in the dark de Georges Aperghis, dédié à Edith Scob, l'épouse du compositeur décédée en juin 2019, relève de l'écriture de plateau qu'aime pratiquer le compositeur avec ses interprètes. La pièce est composée pour et avec les musiciens de MusikFabrik : une plongée dans l'obscur, une pièce d'enfermement et de lutte qui réunit 16 musiciens dont 4 claviers (2 pianos, un harmonium et un clavecin) et 2 chanteuses, la soprano Joanna Zimmer et la mezzo Christina Daletska. La langue est inventée et le chant obstiné, traduisant l'urgence et l'impossibilité à dire. Comme pour les voix, le jeu instrumental est souvent au seuil des registres (contrebasse et tuba) et de la vitesse, dans une tension maximale, un déchaînement sonore avec de fortes oppositions et une percussion qui martèle le temps : un coup de maître assurément, magnifiquement servi par MusikFabrik et la direction experte d'un grand chef, Emilio Pomàrico.
Un esprit collégial

À une heure tardive (23h), le lendemain, on retrouve ce fabuleux ensemble sur le même plateau, dans Intermezzi (1996) de Georges Aperghis, une pièce non dirigée d'une heure qui concrétise la première rencontre des musiciens avec le compositeur. Il s'agit d'une suite d'actions sonores entre théâtre musical et performance, doublée d'un portrait de l'ensemble (16 musiciens) à la faveur d'entretiens menés en amont par Aperghis avec chacune des personnalités du groupe. « Intermezzi, parce qu'il n'y a pas de propos », prévient le compositeur ; « Que de l'entre-deux, que des parenthèses ». Au centre du plateau trône le set de percussions, seul élément de « décor », avec ses alignements de cloches, tambours à cordes, batterie, plaque tonnerre, etc. Sur le bord de scène, quatre claviers, un clavecin (très discret), deux harmoniums et un piano. Les musiciens en costumes de ville forment un arc de cercle autour de la percussion et l'on remarque dans le rang des « espèces bizarres », une trompette, un cor, un trombone et un euphonium à deux pavillons. Toutes les conditions sont requises pour donner vie au théâtre aperghien, un mixe foisonnant de sons et de paroles. Chacun s'exprime selon son désir, avec les mots de sa langue (allemand et anglais), ou ânonne dans son instrument ce langage empêché qu'aime le compositeur ; d'autres mêlent énergie du geste instrumental et de la voix – solo sauvage du contrebassiste : autant de situations, entre dispersion et regroupement, tutti bruyants et moments plus intimistes, une mosaïque, toujours, que font vivre les musiciens de MusikFabrik, entretenant l'humour, la fluidité du mouvement et la virtuosité jubilatoire.
Un puzzle aperghien

Ce concert en trio, mis en lumière par Marie-Hélène Pinon, réunit, chacun sur un podium, la comédienne Emmanuelle Lafon, la soprano Joanna Zimmer et le contrebassiste Florentin Ginot, membre de MusikFabrik. S'affichent, outre les deux pièces pour contrebasse solo, deux cycles d'œuvres de Georges Aperghis qui s'entremêlent. Zig-Bang, d'abord, est un livre paru aux éditions P.O.L. en 2004 où le compositeur rassemble vingt ans de textes pour voix parlées, écrits pour différents spectacles et réalisés notamment avec l'Atem (Atelier théâtre et musique) qu'il a dirigé jusqu'en 1997. Les textes lus par Emmanuel Lafon rappellent l'influence sur le compositeur du « théâtre de la cruauté » d'Antonin Artaud et des procédés oulipiens. « Pour Zig-Bang, je montre qu'on prépare un texte comme on prépare un piano », explique-t-il. Le deuxième cycle Tourbillons (1989), sur un texte d'Olivier Cadiot, s'adresse à la chanteuse Joanna Zimmer, sorte de « récitations » à la frontière de la musique et du théâtre, où le jeu avec les phonèmes, les répétitions et autres accumulations tressent les fils du langage aperghien. Des deux contrebasses qui se font face, l'une est à cinq cordes et soumise à une scordatura pour Black Light (2019) dédié à son créateur Florentin Ginot, tout comme Obstinate que l'interprète joue également en solo. It never comes again, une nouvelle pièce écrite pour l'occasion, associe le contrebassiste, qui donne également de la voix, et la soprano Johanna Zimmer, un duo envisagé par le compositeur comme « un moment unique, qui ne reviendra jamais… ».
En vedette, Florentin Ginot, dont on admire l'engagement du geste et la qualité du jeu sur son gros instrument, donne, en première mondiale, Hand in Hand d'Agata Zubel, une pièce dans laquelle la compositrice polonaise repousse les limites de l'instrument dans une exploration minutieuse des potentialités sonore de la contrebasse : en « pizz », d'abord avec percussion sur la caisse de l'instrument puis avec l'archet pour dévoiler, via les sons multiphoniques, toutes les composantes du spectre jusqu'au seuil du registre aigu.
Présences avec Absence

Depuis 2018, le collectif Absence, emmené par l'artiste sonore, contribue à la diffusion de la musique de création dans toutes ses manifestations, festives, expérimentales, pluridisciplinaires et dans les esthétiques les moins représentées. L'équipe du festival lui a donné carte blanche durant la journée du samedi pour animer le « Off » de Présences, de 16h à 23h (entrée libre) sur le plateau de l'Agora rebaptisée pour l'occasion Agoraphone. Se succèdent jusqu'au soir, avec un public nombreux et fervent, concerts, performances et émissions de radio (Radio Campus Paris). La programmation met à l'honneur les jeunes compositrices, avec des créations de Ella Mundinguer, Jade Tournès, Capucine Picard, convoque musicien et danseuse (Alice Lambert et Fabien Gonzalez), fait la part belle à l'improvisation (Duo Limen), puise dans le répertoire de la musique d'aujourd'hui avec Myriam Marbe (Trommelbab), Maël Bailly (Roue libre), Francesco Filidei (Love story) Julius Eastman (Stay on It), et couronne la manifestation avec Boum rétrograde – Mâde – traversée par la musique concrète et le live électronique : une belle occasion de croiser les publics et les générations, en souhaitant, compte tenu du succès de cette première édition, voir le « off » de Présences s'inscrire dans les bonnes habitudes du festival.
Crédit photographique : © ResMusica
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