Éliane Radigue, aux confins de l’écoute
Pionnière en matière de recherche sonore, Éliane Radigue appartient à cette lignée de créateurs-créatrices radicaux et obstinés, qui ont, leur vie durant, creusé leur propre sillon. Elle s'est éteinte à l'âge de 94 ans à Paris où elle est née le 24 janvier 1932.
Elle se passionne très tôt pour la musique concrète et étudie dans les années 50 aux côtés de Pierre Schaeffer et Pierre Henry. Elle y acquiert les rudiments du métier de studio et développe, via le solfège schaefférien, une écoute du son en profondeur qui fondera l'essentiel de son travail de composition. Devenant l'épouse du plasticien Arman, avec qui elle aura trois enfants, Radigue s'implique dans la vie artistique niçoise durant une dizaine d'années, avant de revenir à Paris, sur les lieux de la création sonore. Elle devient alors l'assistante / collaboratrice de Pierre Henry dans le studio Apsome et participe, entre autres chefs-d'œuvre, à l'élaboration de l'Apocalypse de Jean en 1968. Dans les années 70, elle voyage aux États-Unis ; c'est une période cruciale pour elle, où elle rencontre les minimalistes de la côte Est (Phill Niblock, Alvin Lucier, puis Steve Reich, Philip Glass, etc.) ainsi que John Cage et Robert Rauschenberg, une communauté où elle se sent pleinement accueillie, qui lui ouvre d'autres horizons artistiques et la conforte dans une conception du temps long (« deep listening »), tourné vers la spiritualité orientale. C'est à New York également qu'elle se familiarise avec les premiers synthétiseurs modulaires, le Buchla puis le Arp 2500 – son « Jules » dira-t-elle malicieusement – avec lequel elle revient en France et compose, en solitaire, une vingtaine d'œuvres jusqu'en 2000 : citons Psi-847, Trilogie de la mort, la série des Adnos I, II et III ou encore L'île re-sonante, pièces immersives développées dans la lenteur et jouant sur les phénomènes de larsen et les infimes variations du phénomène sonore qui invitent à l'écoute aiguë.

Un tournant s'opère alors (2001) lorsque le compositeur et performer Kasper Toeplitz lui demande (avec insistance) de lui écrire une pièce pour son instrument, la basse électrique. Ainsi nait, en 2004, Elemental II et s'inaugure pour la compositrice une nouvelle ère, moins solitaire puisque l'œuvre désormais s'élabore avec l'interprète. C'est le début du cycle gigantesque des Occam Ocean (référence au philosophe du XIVᵉ siècle Guillaume d'Ockham), inachevé et inachevable en raison des combinaisons opérées à l'infini, du duo au petit ensemble et jusqu'à à l'orchestre, avec chacun des Occam solistes existants. Cette nouvelle étape ne modifie en rien ses recherches précédentes mais les affine davantage à travers le son que produisent cette fois les musiciens avec qui elle collabore. Pas de partition à l'appui mais des images (souvent en lien avec l'eau), qu'elle partage avec son/ses interprètes et qui va guider l'improvisation. Elle a 80 ans et jouit enfin d'une reconnaissance internationale, appelée dans tous les festivals de musique expérimentale avec un cercle d'interprètes qui ne cesse de s'agrandir – Charles Curtis, Deborah Walker (violoncelle), Carol Robinson (clarinette/cor de basset/birbynė), Rhodri Davies, Hélène Breschand (harpe), Silvia Tarozzi, violon, Didier Aschour, guitare, pour ne citer que les plus proches de la compositrice, ses « chevaliers d'Occam », tels qu'elle les nommait, en quête du « graal sonore » qu'elle aura recherché toute sa vie.
Crédits photographiques : Éliane Radigue en pleine répétition de son premier concert à New York, avril 1971 © Fondation Arman / photo : Y. Arman
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