Les prémonitions d’Elsa Barraine à l’Orchestre national de France
L'attrait pour les œuvres des compositrices du XXᵉ siècle – et Elsa Barraine fut une personnalité particulièrement attachante – n'est pas uniquement un fait politique ou un effet de mode. On ne peut que s'en réjouir à l'écoute de si belles découvertes musicales.
C'est d'abord au disque que l'œuvre d'Elsa Barraine renaît aux oreilles du public. Il en va dorénavant de la majorité des compositeurs du XXᵉ siècle trop longtemps relégués aux oubliettes lorsque leur esthétique ne correspondait pas aux canons de l'avant-garde. Par ailleurs, il est dommage que les deux symphonies de Barraine paraissent tardivement avec l'Orchestre national de France dont la vocation est précisément de faire connaitre ce répertoire (qui plus est, la compositrice fut chef de chant à l'Orchestre national de la Radio Française…). Tardivement car cette nouveauté a été devancée, il y a quelques mois par celle d'Elena Schwarz et de l'Orchestre symphonique de Cologne WDR sous l'étiquette allemande CPO. Pour compléter notre connaissance de cette musique, espérons entendre les lectures de Manuel Rosenthal et d'André Cluytens. L'un et l'autre ont dirigé des œuvres de Barraine et notamment la Symphonie n° 2. Pour le premier, ce fut à la BBC et pour le second, avec la Société des Concerts du Conservatoire. Enfin l'Ina serait bien inspirée de rééditer la version de cette même symphonie captée en 1952 par l'Orchestre national (alors de la RTF) sous la direction de Jean Martinon.
Rappelons qu'Elsa Barraine naquit dans une famille de musiciens. Son père était violoncelle solo à l'Opéra de Paris. En 1927, elle intégra la classe de Paul Dukas au Conservatoire de Paris. En 1929, elle remporta le Premier Prix de Rome. En 1969, elle succéda à Olivier Messiaen à la tête de la classe d'analyse du Conservatoire de Paris.
De facture tonale, la Symphonie n° 1 est datée de 1931 (Paul Paray en assura la création aux Concerts Colonne en 1937). Elle est bâtie sur des tensions rythmiques et des couleurs âpres et ombrageuses qui font songer aux écritures de Dukas, mais aussi d'Honegger et de Roussel. Ce qui frappe avant tout, c'est l'efficacité du geste. Avec quelques sonneries de cuivres graves, les thèmes se métamorphosent avec beaucoup d'imagination et de rigueur à la fois. Les vents de la formation française jouent avec une belle agressivité, sans le moindre pathos. Les cordes sont en revanche un peu en retrait si on compare leur prestation à celle plus engagée, des cordes allemandes du Symphonique de Cologne. Dans l'Adagio, Christian Măcelaru laisse respirer le chant sans alourdir l'ostinato des cordes, privilégiant une belle transparence dans les dialogues dont la délicatesse n'est pas sans rappeler l'élégance d'un Poulenc. Le finale fait songer par son caractère emphatique, à Daphnis et Chloé de Ravel.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Elsa Barraine fut une grande résistante. Membre du Parti communiste, elle participa à la création du Font national des musiciens aux côtés de Roger Désormière et Louis Durey. Déjà, en 1938, elle perçut les dangers d'un conflit généralisé. Sa Symphonie n° 2 sous-titrée Voïna (“Guerre”, en russe) est prémonitoire. Si l'écriture ne s'éloigne jamais de la tonalité, sa violence expressive appartient pleinement à ces années d'angoisse. Măcelaru (comme entendu à Radio France en 2024) privilégie la clarté des plans sonore quand Elena Schwarz, à Cologne, creuse davantage les dissonances et les contrastes rythmiques. La formation française s'en tient à une lecture plus formelle y compris dans la marche funèbre du mouvement central. De fait, les sourdes menaces suggérées par la compositrice sont en partie gommées. Le finale, dans l'esprit du Stravinsky de la période néoclassique est bien vu. Un optimisme de façade domine dans cette musique, sans la détermination et l'ironie d'un Chostakovitch (Symphonie n° 6 de 1939). Le finale est à la fois le mouvement le plus dynamique, mais aussi le moins inspiré des deux symphonies.
Song-Koï: le Fleuve Rouge fut créé en 1947 par Manuel Rosenthal. Cette commande de la Radio Française fut composée deux ans auparavant. La pièce saluait le début des luttes pour l'indépendance de l'Indochine. Les huit variations pour orchestre ouvrent l'album de manière spectaculaire. Le souvenir de Dukas et tout autant d'Honegger (voire même de Chostakovitch dans le mouvement Le Retour des Pavillons noirs) transparé dans une écriture à l'allure héroïque et au geste théâtral. Certains passages à nouveau stravinskiens (on songe ici à L'Histoire du Soldat) sont joués avec un peu trop de distinction. Le caractère militant et nerveux qui inspire le thème, laisse l'auditeur imaginer les aventures vécues au fil les méandres du Fleuve Rouge, depuis sa source et jusqu'à son embouchure à Hanoï.
Composée douze ans plus tard, en 1959, la pièce Les Tziganes s'inscrit comme une sorte d'hommage à Liszt Brahms et Bartók. Les pupitres des cordes brillent, mais sans la folie à laquelle pourrait prétendre cette partition certainement plus impressionnante en concert qu'au disque. Après tout, il s'agit d'un idéal de liberté que les tziganes ont toujours farouchement défendu !
Lire aussi :
Mélodies françaises au féminin pour le Label Présence Compositrices













