Thomas Adès dirige Thomas Adès et Sibelius à Radio France
Le très sollicité compositeur Thomas Adès a des affinités sincères avec l'art de Jean Sibelius, aussi le programme mettant en regard les deux ultimes chefs-d'œuvre du Finlandais avec deux pièces orchestrales d'Adès dirigées par lui-même s'annonçait particulièrement pertinent.
Jean Sibelius est-il un romantique national célébrant la nature, les légendes et l'épopée de son peuple ou un compositeur radical ouvrant de nouveaux horizons à partir d'un matériau dépouillé, pur comme un lac de Finlande ? Pour les ultimes et concentrés Tapiola et Symphonie n°7, le choix est clairement possible, à chacun selon sa sensibilité, et Thomas Adès s'inscrit dans la première dimension. Donnée en ouverture de programme, Tapiola est servie comme un hors d'œuvre destiné à ouvrir l'appétit. La pièce est assez substantielle pour servir de plat de résistance, mais le chef obtient de l'Orchestre philharmonique de Radio France une texture sonore fine et légère, parfois délicieusement frémissante (les violons !), où la tension qu'on peut entendre dans cette musique fait place ici à une modération des passions – le chef ne cesse d'intimer aux cordes de rester en-deçà – qui vise à préparer le climax, qui fait tout son effet, avant une conclusion apaisée. Reste une question : si on a passé un très bon moment, n'est-on pas passé à côté de l'essentiel de cet ultime opus orchestral ?
Après la mise en bouche, Thomas Adès dirige Thomas Adès avec son concerto pour violon In Seven Days proposé en création française, près de 18 ans après sa composition et sa création à Londres avec Bertrand Chamayou en soliste. D'une durée de 30 minutes, il est structuré en 7 mouvements regroupés entre trois parties : les deux premières parties de trois numéros vont du spirituel/cosmique au réel/terrien et au vivant, et la dernière s'intitule Contemplation. Ceci dit, les titres peuvent être déroutants. L'œuvre s'ouvre sur le Chaos… traduit musicalement par une introduction néo-baroque aux cordes, beaucoup plus proche de Michael Nyman et de son célèbre thème de Meurtre dans un jardin anglais que de l'ouverture suggestive de la Neuvième de Beethoven. Largement tonale avec un bel équilibre entre réelle complexité d'écriture et orchestration très maîtrisée, elle agence des atmosphères propres à capter l'attention d'un public soucieux de suggestivité et de lisibilité. Le piano largement percussif enchaîne des épisodes tour à tour uniquement dans les graves puis dans les aigus, et saura suffisamment rassurer les amateurs du grand pianisme romantique. Le mouvement III. Land- Grass -Trees est envoûtant sous les doigts de Bertrand Chamayou, les notes s'égrènent comme des lumières sur un tapis sombre de cordes, avec une magnifique progression comme un vent qui se lève et devient puissant (ou comme un arbre qui pousse ?). Le piano se fait ensuite crépitant au IV. Stars – Sun – Moon, autre moment suspendu qui retient l'attention. Dans le court mouvement final VII – Contemplation, de deux minutes, le piano se fait maître du temps, comme une sorte d'horloge, puis laisse l'orchestre conclure de manière méditative avant un surprenant point d'interrogation, déroutant mais très malin.

La seconde partie de programme reprend la même structure, Sibelius puis Adès. Pour la sublime Symphonie n°7, Thomas Adès est cohérent avec son interprétation de Tapiola, mais avec tout de même plus de densité dans le son et de vivacité dans la proposition. Plutôt qu'une transformation organique où les motifs se métamorphosent de manière magique, Adès préfère un traitement par épisodes, avec un lyrisme plein d'humanité à faire chanter les cordes comme dans l'Adagio de Samuel Barber, tandis que le final a le souffle des grandes orgues, beau et puissant comme les grands espaces nord-américains….
Aquifer en conclusion, également en création française, est une composition récente de Thomas Adès, écrite en 2024 et créée la même année par Simon Rattle pour sa saison inaugurale à l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, avec le soutien du Carnegie Hall à New York et du Musikverein de Vienne. Elle a déjà été donnée vingt fois avant la France, et elle sera jouée six fois aux États-Unis en 2026, ce qui est exceptionnel. On apprend dans la notice du programme que l'aquifère est « une couche géologique imprégnée d'eau et à la base d'un gisement de pétrole ». En sept sections (décidément le chiffre 7 domine la soirée) comme autant d'états de l'eau (qui s'étend, coule, s'infiltre, rejaillit…), l'œuvre d'une quinzaine de minutes intéresse par la capacité du compositeur à mobiliser immédiatement tout l'effectif orchestral dans une couleur lumineuse et des effets de miroitement, et à nous faire ressentir le parcours de cette eau vitale, de manière parfois quasiment cinématographique. Arpèges mystérieux, crescendos très bien menés tant dans l'écriture que dans la direction, climax dansant (le chef danse lui-même et Bernstein n'est pas loin), c'est de la belle écriture avant un final glorieux en do majeur. Mais quel est le sens de cet accord triomphal alla Symphonie n°5 de Beethoven, Symphonie n°3 avec orgue de Saint- Saëns, voire Symphonie n°7 de Mahler ? S'agit-il seulement d'obtenir à bon prix les faveurs du public, tant le do majeur force aux vivas et aux applaudissements ? Ou s'agit-il aussi de célébrer la magnificence des poches géologiques quand leur précieux liquide retourne à la lumière de la surface terrestre ? Qui danse et pour se réjouir de quoi ? Ce final, en 2024 et encore plus en 2026, interroge.











