Nous, ou quand le micro ment
Peut-être avez-vous vu, ou serez-vous tenté de voir le documentaire Nous, sur l’Orchestre de Paris. Il est intéressant de le voir pour plusieurs aspects mais surtout, il porte un sujet qui a fait se poser bien des questions à ceux qui l’ont déjà visionné, bien que diffusé dans d’excellentes conditions puisque par un réseau de cinéma.

Mais attention ! Pourtant exposé en gros caractères sur l’affiche, le documentaire se nomme bien Nous avec, presque comme un sous-titre, la mention complémentaire : l’orchestre. À ne pas confondre avec cet autre documentaire éponyme Nous d’Alice Diop montrant une traversé des banlieues avec le RER-B.
Avant d’aborder la question principale que relève cette chronique, il faut tout de même mentionner quelques paradoxes que ce documentaire ne manque pas de montrer. Comme ce « Nous » qui commence par un « Je », filmé en gros plan, celui du chef d’orchestre Klaus Mäkelä occupant tout l’écran. Seul, agitant les bras, transpirant, débordant de passion, d’énergie et d’enthousiasme pour la musique puis enfin, comme une masse anonyme, indistincte : l’ensemble, l’orchestre. D’ailleurs les mots qui s’affichent et que le spectateur s’imagine être ceux du chef d’orchestre posent immédiatement le cadre de ce qu’est pour ce dernier un orchestre : une autorité, un collectif.
Puis enfin vient ce qui constitue l’axe principal du réalisateur Philippe Béziat, un focus sur quelques-uns des 119 musiciens qui composent l’Orchestre de Paris. Avec beaucoup de talent, entrecoupé de moments de silences pleins d’une certaine poésie, le micro est posé au plus près des musiciens choisis pour cette sorte de plongée sur les pupitres. Un contre-basson, un cor anglais, un violon, un alto, une trompette, un trombone et même un timbalier seront les principaux acteurs de cet exercice cinématographique qui place le spectateur tellement proche qu’une sorte de malaise s’en dégage. Une impudeur tant visuelle que sonore.
Les chefs dans ce choix ne sont pas épargnés ; le contraste entre le sémillant Mäkelä et l’intériorité créatrice du presque centenaire Blomstedt, filmés au plus près du derme, dérange un tant soit peu. Il en est de même pour les musiciens qui ont accepté le face à face avec la caméra lors de silences qui laissent le champ libre aux spectateurs pour explorer et interpréter ce que leurs attitudes, mouvements infimes du visage, laissent à voir.
Et pourtant ce n’est pas là que cette sorte d’indécence scopique se manifeste à son extrême mais dans les prises de sons. Ce sont d’ailleurs celles-ci qui sont relevées comme générant une gêne étrange par les premiers spectateurs. À tel point que même l’un des musiciens de l’Orchestre de Paris invité à écouter quelques épreuves (rushes) dit : « je n’aime pas mon son. »
C’est donc là que tout le problème se pose. Il semblerait que le micro ne dise pas la vérité. Il ment. Que ce soit dans ce documentaire ou sur une captation discographique ou radiophonique, les micros mentent. Certes un peu moins qu’au début de leur technologie mais ils mentent toujours.
Pour les captations de concert cela est manifeste. Car il ne faut pas couvrir tel ou tel solo, tel ou tel soliste. Force violons – qui ont la plupart du temps le thème – sont mis en avant, ou le hautbois ou la flûte, au détriment du reste de l’orchestre. L’ingénieur du son fait ses choix et tord ainsi la réalité. Par ceux-ci il dénature tout le travail d’orchestration et d’harmonisation qu’a opéré avec beaucoup d’art le compositeur. De la sorte, la captation, l’enregistrement sur votre CD, vinyle ou votre poste radiophonique n’est que tromperie. Le micro vous ment.
Dans le documentaire Nous l’orchestre, voulant bien faire, le mensonge est poussé jusqu’à son paroxysme, et c’est ce qui a perturbé nombre de spectateurs. L’intention louable et argument principal de ce film est de tenter de recréer ce que serait l’univers sonore d’un musicien à son pupitre au milieu de l’orchestre. Mais le micro n’est pas l’oreille, cette dernière n’étant que le transmetteur, car le musicien entend certes grâce à son oreille mais in fine avec son cerveau. Ici le micro fait entendre un son petit, voire rétréci et le reste de l’orchestre au lointain, comme avec des bouchons dans les oreilles ou sous l’eau. Le son du musicien se retrouve indécemment mis à nu, déshabillé de son propre son ; c’est-à-dire sans réverbération, sans expansion, sans projection. Un son devenu presque ridiculement banal et très loin de retranscrire tous les talents qu’ont développés par leur travail ces musiciens exceptionnels.

Car qu’entend réellement un musicien avec son cerveau ? Oui il s’entend lui-même. Là le violon près de son oreille gauche, le violoncelle sous son visage tout comme la timbale. Oui la trompette et le trombone avec leur pavillon devant les yeux ou les cors dans leur dos. Le cor anglais avec le son qui sort autant par le pavillon entre les genoux que par les clefs entre ses doigts. Mais le cerveau du musicien entend aussi son propre son qui lui revient de la salle et avec laquelle il joue. C’est d’ailleurs son principal souci, le retour par la salle de la projection sonore qu’il a créée, puis les différents instruments qu’il veut entendre. Tel l’œil de l’aigle capable à la fois d’une vision périphérique et d’une vision centrale grossie comme avec des jumelles. Ainsi dans cet univers sonore qui semble n’être qu’un magma informe ou un mur, comme évoqué par une musicienne en parlant des cuivres, il est tout de même possible d’entendre ce que le musicien désire, certes pas toujours, mais quand même la plupart du temps.
De tout cela, le micro positionné par Philippe Béziat ne dit rien, il en fait un impossible et par cela il trahit la vérité.
Alors quelle vérité doit être rendue par un microphone ?
Et bien tristement et en l’état actuel des technologies de captation et de restitution : aucune. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de voir et d’ouïr ce documentaire. Au-delà de ce qu’il tente de montrer du côté social d’un groupe très particulier qu’est un orchestre, au-delà des photos dans la boîte de violon du musicien ou du téléphone portable dans la poche du chef d’orchestre, c’est de se rendre compte dans ce modèle exacerbé d’une captation impossible – car même la symphonie de Bruckner et la Symphonie des mille de Mahler sont très mal retranscrites – que rien ne remplacera la présence de l’auditeur dans l’espace sonore d’une salle de concert, rien ne pourra vous faire croire électriquement ou électroniquement que vous êtes dans une salle de concert face aux musiciens. Aucune fortune investie dans du matériel de haute fidélité ne permettra de s’affranchir de mettre son séant dans un fauteuil et pour le cas présent à la Philharmonie de Paris.
Ce film, ce documentaire, il vous faut le voir car il va créer autant la curiosité que la frustration qui vous invitera à vous rendre physiquement à un concert pour ressentir toute la beauté d’un ensemble de musiciens talentueux face à vous, qui, invités par le chef d’orchestre, conjugueront tous leurs talents, tout leur désir musical, vers un acte unique. Une singularité qui pourtant se renouvellera à chaque concert.
Oui ! Allez voir NOUS !
Puis allez dans une salle de concert !
Crédits photographiques : Nous l’Orchestre ©Pyramide Distribution
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.














Sur les prises de sons :
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On n’aime pas souvent s’écouter dans un enregistrement et cela paraît naturel.
S’agit-il ici d’un corniste ? Celui-ci parlait de son propre son, en général (avant micro) et c’est là que j’ai été gêné. Mais un pro avec une telle expérience ! ?
« je n’aime pas mon son« : c’est comme l’image, comme le selfie rarement satisfaisant aux yeux du modèle, de la personne photographiée. Comme l’objectif, le micro déforme et, s’adaptant, beaucoup ont déjà éduqué oeil et oreille dans les salles de concert. Le premier contact avec la salle (enfants) est important.
Bien utilisé, l’outil est relativement juste dans sa restitution (perspective visuelle / sélectivité sonore). Le « visionneur » cultivé ou l’auditeur averti suivra : l’œil, comme l’oreille, corrigera selon ce qu’il a appris par expérience.
Pour ma part j’ai apprécié les moments d’immersion sonore ; prendre place une fois dans un pupitre qui n’est pas le mien !
L’ingénieur du son fait ses choix ; je ne suis pas « géomètre » mais trouve qu’il s’en est bien sorti. Un son <> : grande précision. Mais n’est-ce pas justement ce qu’entend le musicien d’orchestre en situation ? Il corrige mentalement ce qu’il perçoit et on aimerait justement un développement à ce sujet : les sensations (tri des sons perçus par le musicien), le vocabulaire, l’acoustique, le rôle des différents micros : beaucouo à apprendre. Certain(e)s cheffe(s) prennent le temps de l’expliquer et de « nous » projeter dans l’espace disponible quand le concert doit avoir lieu dans plusieurs salles différentes, avec un son toujours cohérent.
Selon la place occupée dans la salle, le son sera différent. Les audiophiles devraient rejoindre la salle aux couleurs renouvelées.
Merci d’avoir posé des mots sur l’ensemble des mes ressentis 🙏🏽
De plus, je crains que par l’ensemble de ces choix (plans visuels, sonores, le rapport entre le répertoire choisi et les prises de son, la sélection des témoignages etc…) le film ne convainque pas le grand public de se rendre dans une salle de concert 🤷🏾♀️…mais j’espère me tromper évidemment.
En tout cas pour ma part, si je ne connaissais pas déjà la beauté, l’émotion et la puissance de l’immersion dans l’orchestre ou l’écoute en salle, ou la qualité de l’Orchestre choisi, des musiciens qui le composent, ou de la salle de concert, le film ne me donnerait pas envie d’y aller je dois dire.
Je suis en total désaccord avec cet article.
C’est justement le choix artistique de placer les micros parmi les musiciens de l’orchestre qui fait un des intérêts et l’originalité de Nous, l’orchestre. J’ai trouvé ce parti pris pertinent et neuf. « Au coeur de l’orchestre » comme aurait pu dire Christian Merlin. De même que les intertitres lorsque les musiciens s’expriment, le flot musical continuant de s’écouler.
Quant aux gros plans sur Blomstedt , ils sont magnifiques. A travers eux on ressent sa passion pour son art.
Enfin je précise que je me rends régulièrement au concert…
En se focalisant sur le placement des micros, cette opinion passe complètement à côté de ce documentaire original, riche en émotions et captivant.
Comme le dit Faivre, tout ceci est plutôt juste. Mais alors, que fallait il faire ? Uniquement des plans de l’orchestre, qui n’auraient rien apporté de nouveau ? Il me semble au contraire que ce qui est très bien mis en valeur c’est que ce « Nous » est fondamentalement une somme de « Je » et que, de fait, ce qu’entend chaque musicien n’est qu’une partie du tout (ma longue expérience d’hautboîste d’orchestre amateurs le confirme pleinement) mais que cela fonctionne très bien (longue expérience de spectateur, placé devant l’orchestre et évidemment jamais aux places aberrantes du point de vue musical situées derrière celui-ci)
Merci d’avoir mis les bons mots sur le très grand malaise que j’ai ressenti.
Et donc ce « Je » ; et tous ces terribles gros plans. Quel paradoxe avec le titre !
Décidément, le mot « collectif » dans sa véritable acceptation est encore très compliqué (tabou?) dans nos professions…..
(sans compter le tabou majeur : la pyramide bien cachée des salaires……..)
D’accord, tout ceci est plutôt juste, mais entend on la Symphonie des Mille de la même façon à la Philharmonie, en fonction de son placement : fauteuil d’orchestre, balcon à droite, à gauche, ou tout en haut de la salle ? Pour en avair fait l’expérience plusieurs fois (et je ne parle pas de Bastille), chaque salle a plusieurs identités sonores, dans laquelle se fond celle de l’orchestre. « Nous l’orchestre » nous plonge dans la vie des musiciens et cela est passionnant, bien au-delà de toute discussion sur la gestion de l’image du sonore de ce documentaire.