Ensemble Contrechamps : l’excellence suisse au cœur de ManiFeste
L’Ensemble Contrechamps de Genève était l’invité de ManiFeste dans l’espace de projection de l’Ircam. Trois œuvres de grand format, dépassant la demi-heure, sont à l’affiche, dont une création mondiale de Sarah Nemtsov.

Nun VI [We may sink and settle on the waves] et Nun VII [post-apocalyptic] pour ensemble, électronique et objets métalliques de l’Allemande Sarah Nemtsov s’inscrit dans un cycle de pièces débuté en 2019 qui concentre le travail compositionnel autour de l’espace et de la résonance. Regardant vers l’installation sonore, le dispositif fait appel à des transducteurs qui mettent en connexion les trois instruments graves de l’ensemble (flûte contrebasse, clarinette basse et contrebasse à cordes) avec des plaques tonnerre accrochant la lumière en fond de scène. Elles donnent à entendre leurs réverbérations instables tandis que la guitare électrique en phase avec le set de percussions crée des effets de feedbacks (larsen) et autres interconnexions harmoniques. Un autre générateur de sons, ajoutant à la mixité des sources, est l’échantillonneur qui aura son solo (Nun VII) en fin de parcours. L’œuvre joue sur l’ampleur du dispositif, entre richesse spectrale de l’image sonore et profondeurs abyssales des résonances. Seule la guitare électrique apporte quelques clartés, accompagnée d’une batterie presque jazzy. La citation qui accompagne le titre extrait du roman Les vagues de Virginia Woolf (« Nous pourrions sombrer et nous poser sur les vagues ») confère une dimension poétique à une musique aussi ingénieuse que foisonnante.
Dans Sometimes at Night the Far Away Stars (« Parfois, dans la nuit, des étoiles lointaines »), de la compositrice turque Seynep Toraman, les six instruments sur scène (incluant la guitare électrique et le synthétiseur) convergent en une trame riche et mouvante inscrite dans le temps long. S’y frotte une voix filtrée et détimbrée, celle de la compositrice. Cette présence fantomatique, entre ondulation et résonance laryngée, semble in fine se fondre aux sonorités instrumentales qui en épousent la fragilité et les oscillations mélodiques. Sans chef et dans une concentration maximale, les musiciens de Contrechamps en restituent la finesse et le mystère enclos.

Laub (feuille) pour sept instrumentistes (flûte, hautbois, clarinette, trio à cordes et piano) est une composition récente de l’Allemand Enno Poppe qui aime choisir ses titres dans la matérialité des choses quand sa musique s’en détache magistralement. Tordant le cou à l’expression, Laub s’origine dans une figure (« cellule germinale » selon les mots du compositeur) dont s’emparent les cordes qui la répètent et en modifient l’allure – tremblée, glissée, filtrée, etc. – avant que le processus d’expansion / ramification opère, entraînant progressivement tous les instruments dans un savant tissage arachnéen. Mais le processus n’est jamais mené à terme, laissant place à d’autres idées dérivées de la première et soumises à la même destinée dans un ambitus qui s’agrandit à mesure. Poppe joue avec nos attentes et nos nerfs, ménageant des surprises (un cor anglais très mahlérien), puisant dans un imaginaire sans bornes pour engendrer une matière qui se renouvelle à l’envi. Si l’écriture évolue dans le champ de la microtonalité, le piano quant à lui reste tempéré, discret au début puis conducteur dans certaines phases de l’évolution rhizomatique. Exigeante pour les instrumentistes (le violon avec sourdine semble exsangue à la fin du parcours !), la musique d’Enno Poppe, qui n’est pas sans humour, coupe court au bout de quarante minutes, stoppant net le nouveau processus engagé.
Créée en 2024 à Cologne, lors du festival Acht Brücken Köln, l’œuvre superbe est redonnée ce soir par les mêmes interprètes avec une maîtrise instrumentale et une qualité de son sidérantes, sous le geste électrisant du compositeur.
Crédit photographique : © Ensemble Contrechamps
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