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L’impertinent Décaméron de Matteo Franceschini sur les planches de l’Athénée

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Athénée Théâtre Louis Jouvet. Festival ManiFeste. 12-VI-2026. Matteo Franceschini (né en 1979) : Décaméron. Opéra de chambre sur un livret de Stefano Simone Pintor d’après Giovanni Boccaccio. Mise en scène : Caroline Leboutte ; Direction musicale : Bianca Chillemi ; Scénographie et costumes : Aurélie Borremans ; Chorégraphie : Fatou Traoré ; Eclairages : Nicolas Olivier. Avec : Charlotte Avias, Clara Barbier-serrano, Elena Caccamo, Mathieu Dubroca, Hélène Escriva, Kenny Ferreira, Elena Olga Groppo, Robin Kirklar, Laure Magnien, Laura Muller. durée : 2h10.

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Co-réalisation de l’Opéra Grand Avignon (où il a été créé en mars) et de l’Ircam-Centre Pompidou, l’opéra de chambre inspiré de l’illustre ouvrage de Giovanni Boccaccio, a été donné à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet dans le cadre du festival . 

Mi-figue, mi-raisin. Loin de l’emballement de la plupart des spectateurs, c’est avec ce sentiment mitigé que l’on quitte l’Athénée après les deux heures de représentation du Décaméron de , mis en scène par , laissant une image brouillée et quelque peu foutraque d’un ouvrage inclassable qui se revendique opéra de chambre mais finalement plus proche du théâtre musical. 

Le librettiste a puisé dans l’œuvre foisonnante de l’auteur florentin du XIVe siècle sept nouvelles parmi la centaine dont elle est la somme, recréant des liens entre elles, leur incluant des éléments propres aux autres, les transposant de façon plus ou moins heureuse dans notre époque actuelle. Dans les années 1970, Pier Paolo Pasolini au cinéma avait eu une démarche similaire mais était resté dans l’époque d’origine, et en Italie. 

Il Decameron, soit « Le livre des dix journées » en grec ancien, conte l’histoire de sept femmes et trois hommes de la bonne société florentine qui pour fuir la peste en 1348, se réfugient dans une maison de campagne. Ces dix journées d’isolement s’écoulent chacune au rythme de dix nouvelles contées à tour de rôle par les protagonistes mais aussi de plaisirs raffinés (repas, jeux, danse…). Le prologue de la version scénique présentée entretient une ambigüité, tout comme la note d’intention : les dix jeunes gens, ici des artistes, fuient-ils non pas la peste mais la Covid-19, ou un « monde chaotique qui vacille entre radicalisme et course aux plaisirs immédiats » ? Ce qui leur importe dans ce contexte, c’est de sauver l’acte de création, attitude de survie et de résistance dans un « monde qui s’écroule »…Sujet d’une actualité brûlante !  Ce n’est pas une maison de campagne mais le huis clos d’un théâtre désaffecté qu’ils choisissent d’occuper à l’écart de celui-ci, un peu comme une arche de Noé humaine. Là, au beau milieu des éléments de décor, costumes et matériel technique laissés sur place, ils se livrent à des « errances » créatives au fil des nouvelles qui s’enchaînent sans temps mort, réinventant leurs lieux imaginaires et leurs personnages en recyclant les accessoires abandonnés, réinvestissant l’espace scénique jusqu’à la fosse recouverte. Ainsi assistons-nous à la succession d’histoires de femmes, celle d’abord de Gismonde fille de Tancrède qui s’empoisonne en mangeant le cœur de son amoureux (que l’on entend battre longuement au début de la représentation), celle ensuite de la femme enceinte tenue pour morte, violée et qui revient à la vie, celle de la jeune amoureuse mariée par le roi d’Aragon, celle qui reçoit en festin un faucon et se ravise sur son choix amoureux, celle changée en jument qui se livre à la libido d’un prêtre, celle encore qui s’offre à des amants en diverses positions érotiques avant de se marier très innocemment, et enfin Griselda qui subit la maltraitance perverse de son époux.  

Reconnaissons d’abord une qualité évidente de cette production : son caractère très vivant, sa joyeuse impertinence, son rythme débridé tambour battant, la fluidité dans l’enchaînement de ses épisodes, avec ses changements à vue de décors, et cet esprit de troupe qui anime l’ensemble de l’équipe sur scène comme celle invisible dans ses coulisses ( qui assure une direction musicale impeccable), les chanteurs étant aussi comédiens, musiciens, danseurs…sous la conduite experte de qui signe une mise en scène réjouissante et colorée. Les scènes licencieuses à connotation sexuelle (viol, copulation…) ne choquent pas plus que cela, abordées sous l’angle de l’humour et de la dérision. Quant à l’éclairage, il est traité avec une certaine virtuosité par .

Cependant le dernier épisode, celui de Griselda,  de durée disproportionnée, plombe de façon appuyée la fin de l’ouvrage avec sa référence non équivoque au mouvement #metoo, et le côté manichéen de son traitement. Mais on salue au passage l’incarnation si juste et émouvante d’ dans le rôle. 

On regrette que le livret emploie parfois un ton et un vocabulaire penchant vers la trivialité – art difficile de se maintenir sur la crête, avec une certaine hauteur de vue, tout en étant fidèle à l’esprit grivois et populaire du texte de Boccace. 

Et puis il y a la musique de . Elle est jouée sur scène par un quatuor instrumental (violon, alto, violoncelle et un euphonium remplacé plus tard par une trompette basse) auquel s’ajoutent un clavier et l’électronique traitée en nappes sonores et combinée avec la voix et les instruments suivant des transformations en temps réel. La musique à l’image du spectacle se veut hybride, faisant cohabiter des chants polyphoniques a capella pseudo anciens assez réussis, mais trop récurrents sous couvert d’assurer l’unité de l’ouvrage, fragments zappés de musiques actuelles incongrus et superfétatoires, emprunts divers (Dies Irae, Requiem) et chansons vernaculaires en plusieurs langues (français, italien, espagnol, anglais et latin). Mais elle provoque rapidement l’ennui. L’électronique bien réalisée fait souvent office de cache-misère d’une écriture finalement assez pauvre, mise à découvert dans les passages purement acoustiques. L’utilisation répétée de bourdons, d’ostinatos, sous de chétives interventions de violon et d’alto finit par lasser. tire son épingle du jeu avec son euphonium, qui se voit doté d’un solo mélodique fort bien conçu. Enfin on ne peut que saluer la qualité des voix  des interprètes, très investis dans leurs parties et dans leur jeu scénique,  et leur combinaison tout à fait convaincante et équilibrée dans les ensembles. 

Le rideau tombé, la question demeure : si les sept femmes et les trois hommes sont parvenus à recréer un monde dans le monde, ont-ils pour autant trouvé l’art au bout des « errances de la création » et de leurs débordements ? 

Crédit photographique © Barbara Buschmann
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Athénée Théâtre Louis Jouvet. Festival ManiFeste. 12-VI-2026. Matteo Franceschini (né en 1979) : Décaméron. Opéra de chambre sur un livret de Stefano Simone Pintor d’après Giovanni Boccaccio. Mise en scène : Caroline Leboutte ; Direction musicale : Bianca Chillemi ; Scénographie et costumes : Aurélie Borremans ; Chorégraphie : Fatou Traoré ; Eclairages : Nicolas Olivier. Avec : Charlotte Avias, Clara Barbier-serrano, Elena Caccamo, Mathieu Dubroca, Hélène Escriva, Kenny Ferreira, Elena Olga Groppo, Robin Kirklar, Laure Magnien, Laura Muller. durée : 2h10.

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