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Première française de Votre Faust au Nouveau théâtre de Montreuil

La Scène, Opéra, Spectacles divers

Montreuil. Nouveau Théâtre. 17-XI-2016. Votre Faust d’après Henri Pousseur (1929-2009) et Michel Butor (1926-2016) pour cinq acteurs, quatre chanteurs, 12 instruments et sons fixés. Musique, Henri Pousseur; texte de Michel Butor; mise en scène Alienor Dauchez; lumières Jörg Bittner. Eléonore Briganti, Antoine Sarrazin, Vincent Schmitt, Lätitia Sigarelli, Pierre-Benoist Varoclier, les acteurs; Friedmann Bütner, Kai-Uwe Fahnert, Angela Postweiler, Natalia Pschenitschnikova, les chanteurs du Vocalconsort; Anne-Cécile Cuniot, Vincent David, Eric du Faÿ, André Feydy, Julien Le Pape, Yannick Mariller, Dorothée Nodé-Langlois, Gianny Pizzolato, Anne Riquebourg, Clémence Sarda, David Simpson, Mathieu Steffanus, les musiciens de TM+. Direction musicale Laurent Cuniot.

image1Jamais encore Votre Faust d’ et n’avait été monté sur la scène française. Créé sans grand retentissement à la Piccola Scala de Milan en 1969, l’ouvrage est révisé en 1981 et traduit en allemand en 1983. Cette « Fantaisie variable genre opéra », tel que la définissent ses auteurs, née au cœur des débats esthétiques des années 60, relève de la forme ouverte et du théâtre musical, tout en cherchant à abolir les frontières entre la scène et le public. Le spectacle tenu de main de maître par (mise en scène) et (direction musicale) fait l’événement sur le plateau du Nouveau théâtre de Montreuil.

Il n’y a ni fosse ni rideau de scène dans ce spectacle où le public est souvent pris à partie. On lui a remis à l’entrée un œuf en bois qui, selon le panier où il sera déposé, pourra influer sur le cours de l’intrigue. Dans cette « Fantaisie variable », le texte de , qui est confié aux seuls comédiens, met en scène quatre personnages principaux. Henri, le compositeur, est accaparé par ses réflexions théoriques sur la combinatoire sérielle qui l’empêchent d’écrire sa propre musique. Le Directeur de théâtre (alias Méphisto), en costume et queue de rat, lui demande d’écrire un opéra, en lui promettant tout l’argent dont il a besoin, « à condition que cela soit un Faust ». « Il n’y a pas de délai, je vous attendrai » précise-t-il, comme le diable dans l’Histoire du Soldat de Stravinski. Maguy, la cantatrice que le Directeur de théâtre présente à Henri (« Il faut vous aérer mon cher! »), a une sœur, chanteuse également, qui lui ressemble beaucoup, Greta. Avec laquelle des deux Henri assistera-t-il au spectacle de marionnettes? Partira-t-il en voyage? Va-t-il pouvoir vivre une aventure amoureuse ou sera-t-il pris dans les filets de son commanditaire? Les réponses dépendent du public, appelé à voter pendant l’entracte et à se manifester dans un troisième acte très aléatoire où il peut par trois fois « tordre le coup au destin ». De fait, le spectacle n’est jamais le même, mettant au défi les interprètes tenus de réagir aux volontés des spectateurs.

Le plateau accueille comédiens, chanteurs et musiciens dans une ambiance de fête foraine, avec fontaine à bière, parasol et fanions colorés. Montés sur roulettes, tous les éléments de décor sont mobiles. Les musiciens, déguisés, et leur chef – en habit noir – le sont aussi, modifiant leur position de jeu selon les scènes. Les quatre voix chantées, un brin diffuses, semblent commenter la situation dramatique, ajoutant d’autres couleurs à la trame instrumentale. La musique sonne abstraite et radicale, lorsque Henri cogite sur le bien-fondé des théories sérielles (acte I). Mais elle prend rapidement des allures de foire, tapageuse et colorée, formant un tissu très complexe de citations allant de Monteverdi à Boulez. Cette toile sonore très hétérogène où convergent voix (parlée et chantée) et instruments n’est pas sans évoquer la Sinfonia de Berio écrite un an auparavant.

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Si le premier acte surprend plus qu’il ne convainc, le spectacle bascule durant l’entracte où le public est invité à monter sur le plateau : pour voter (Greta ou Maguy), boire le bouillon de poulet, que le Directeur de Théâtre, convoquant les esprits, a sacrifié dans la scène précédente, engager des paris pour les scènes suivantes… Bien réglé par – dont la mise en scène est celle de la production de Berlin 2013 – le spectacle prend « sa vitesse de croisière » dans la seconde partie. Les votes ayant fait pencher la balance – immense, accrochée aux cintres – du côté de Greta (robe orange, chaussettes rouges et chaussures dorés), nous assistons – théâtre dans le théâtre – à la scène finale du Don Giovanni de Mozart (musique enregistrée) avant que les deux tourtereaux ne partent en voyage. Le troisième acte est fortement perturbé, par les apparitions diaboliques du Directeur de Théâtre et les réactions très sonores des spectateurs – beaucoup de jeunes voix dans le public ce soir – encouragées par un manager de scène. Risquée et toute en soubresauts pour les acteurs, la scène fort bien enlevée se déroule sur une machine pneumatique qui tangue, tressaute ou cahote selon les moyens de transport utilisés.
Les comédiens, chanteurs et instrumentistes, tous très investis, sont embarqués dans la même aventure sous la baguette imperturbable de Laurent Cuniot, acteur silencieux mais ô combien efficace. Sur fond d’angoisse métaphysique, ils donnent à ce spectacle, participatif avant l’heure, son rythme et sa jovialité.

Crédit photographique : © Frieder Aurin

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  • Michel LONCIN

    Je rends un hommage reconnaissant à Henri Pousseur en tant que Directeur du Conservatoire de Liège mais, Dieu me pardonne, sûrement pas au compositeur …

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