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L’itinéraire esthétique de Per Nørgård en constant renouvellement

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Si l’œuvre de Per Nørgård est considérée comme l’une des plus remarquables de notre temps, sa popularité, hors le cercle restreint des mélomanes avertis, demeure encore trop modeste en termes de diffusion, que ce soit au concert ou sur les ondes radiophoniques. Pour y remédier, Resmusica consacre un dossier à ce grand artiste. Pour accéder au dossier complet : Per Nørgård

 

wihuri_www_squareimages16Au début des années 1980, Nørgård prêta attention au stimulant travail de l’artiste suisse schizophrène Adolf Wölfli qui allait influencer nombre de ses œuvres en les faisant pénétrer dans une nouvelle sphère sonore et conceptuelle. L’écoute de chefs-d’œuvre comme la Symphonie n° 4 (1981), l’opéra Det Gulddommelige Tivoli  (The Divine Circus, 1982), inspiré par la vie de Wölfli et Papalagi pour guitare seule témoigne de ses plus récentes mutations.

Ainsi s’opéra un nouveau changement esthétique radical marqué par la musique hiérarchisée et par l’abandon des séries mélodiques infinies. Il confronta aussi son attention créatrice au concept de temps qui le préoccupait tant et le relia davantage encore au poète Wölfli après l’interprétation de ses cryptogrammes. Cette phase créatrice succéda aux influences mathématiques antérieures basées sur des formules compliquées et parfois absconses. Dès lors, sa musique prit un tour plus expressionniste caractérisé par une certaine fragmentation et une spontanéité nouvelle de son écriture. Cette nouvelle manière de composer ne met plus au premier plan le travail sur la continuité et de larges horizons, mais sur des jeux d’intensité, des changements brutaux de climats et des modifications sonores violentes et, au-delà, sur un débordement du déroulement musical.

A ces influences majeures, s’ajoutèrent l’intervention de plusieurs facteurs enrichissants. Ainsi parvient-il à assimiler et interpréter musicalement des éléments tels que la spiritualité et  la métaphysique, centrée sur le questionnement de la place de l’homme dans l’univers, et transforme-t-il l’apport des mathématiques à sa musique (référence au nombre d’or, aux séries numérales, à l’expérimentation sonore, à la physique et à la chimie). Ces différents paramètres le conduisirent à se hisser au rang  incommensurable de compositeur de son temps.

: un enthousiasme créateur

Doté d’une immense capacité de travail, Nørgård s’est essayé à tous les genres. On dénombre dans son vaste catalogue de presque 400 partitions : six opéras, plusieurs ballets, huit symphonies, de nombreuses musiques pour orchestre, plusieurs concertos, des œuvres chorales et vocales, des partitions de musique de chambre en grand nombre (dont dix quatuors à cordes) et plusieurs pièces pour instrument soliste (piano, guitare, percussions). A l’intention du fameux guitariste danois , il composa In Memory of… (1978), Papalagi (1981), une série de suites intitulées Tales from a Hand (1985-2001), Early Morn (1997-98) et Rondino Amorino (1999). Pour la percussion solo, il produisit une de ses plus grandes réussites, I Ching (1982), destiné à son compatriote virtuose, Gert Mortensen.

Le style de se modifia une fois encore au milieu des années 80, notamment par le biais de plusieurs œuvres concertantes primordiales comme Between (1985), Remembering Child (1986), Helle Nacht (1987) etc. Il s’imposa une restructuration des éléments qu’il maîtrisait jusque-là au profit de la création d’effets multiples et non encore entendus dans ses musiques. Cette redistribution des choix d’écriture toucha la mélodie, le rythme et le timbre. Il compara cette orientation nouvelle et son résultat à un « prisme tournant » dans lequel peuvent être perçus diverses couches ou strates sonores susceptibles de  se modifier  à chaque exécution.  A cet égard, Helle Nacht, son Concerto pour violon n° 1 de 1987, s’avère représentatif de son utilisation marquée des lacs sonores, sorte d’à-plats musicaux, intéressants les tonalités, les sonorités, les accents et les nuances. Cette conception s’apparente à une manière de technique fractale impliquant de nombreux choix de pellicules mélodiques coexistantes mais sans coïncidences recherchées ou systématiques entre-elles. Ce mode d’expression est particulièrement remarquable dans  le quatuor à cordes Tintinnabulary (1986), la Symphonie n° 5 (1990), Night Symphonies, Day Breaks (1992) et Scintillations (1993). Il afficha une virtuosité presque pointilliste dans Achille et la Tortue en 1983.

2750471Si le processus créateur de Per Nørgård  poursuit son évolution complexe et ininterrompue,  il semble plus délicat de lui apposer des qualificatifs distinctifs précis. Néanmoins, il  demeure un moderniste non assagi. En témoignent sa Symphonie n° 6 (1999) allant bien au-delà d’une simple synthèse de la mélodie infinie et d’éléments redevables d’Adolf Wölfli. Ultérieurement, il se rapprocha d’une expression évoquant un certain surréalisme, par exemple dans son Concerto pour piano de 1995. Ainsi, tout au long de son parcours phénoménal, Nørgård imprégna sa musique d’une forte dimension spirituelle, récemment au profit d’une synthèse stylistique savante et efficace.

On l’aura bien perçu, l’itinéraire esthétique de Per Nørgård se caractérise par une exploration et un renouvellement permanents qui semblent le fasciner. A ce titre, et aussi grâce à son inventivité, il s’impose sûrement comme le plus important des compositeurs danois et  mérite un intérêt planétaire qui surgira plus intensément avec l’évolution des mentalités.

Per Nørgård : un moderniste militant

Nørgård est une lapalissade. Et loin de se ranger parmi les créateurs traditionalistes, il est un perturbateur décidé de toute routine figée. Mais pour certains, il se range comme un iconoclaste de principe, sans doute davantage comme un savant mixte d’innovations et de qualités peu palpables au premier abord, d’une espèce d’organisation interne héritée de Sibelius dans un tout autre temps. On ne peut jamais pour autant le qualifier de « compositeur nordique. » Il n’y a pas de rupture brutale entre ses diverses évolutions esthétiques. Ses passages esthétiques progressifs et itératifs réalisent une sorte de tuilage stylistique incessant tout à fait singulier. Néanmoins, il appréhenda le monde et la musique en sachant, sans halte interminable, se confronter, changer et adapter son regard sur la vie, empruntant un développement constant, analysant, contestant et recherchant de nouvelles solutions aux nouvelles problématiques ainsi engendrées. « Pour moi, dit-il, l’existence est fondée sur ma conception du non-équilibre comme socle de vie à tous les niveaux. »

En réalité, Per Nørgård fut très éloigné de la mentalité danoise telle qu’on l’entend traditionnellement (histoire musicale influencée par la culture germanique ; identité danoise en rapport avec le développement du nationalisme au XIXe siècle ; loi de Jante). Son surgissement  vint bousculer les nombreux tenants d’une musique post-romantique, néo-classique ou très raisonnablement moderne. Certes, découper son parcours en phases bien distinctes relève de l’impossible. Toutefois, certains commentateurs ont tenté de le diviser en périodes de dix ans, le compositeur lui-même proposa une subdivision en tranches de sept années, non sans malice car faisant allusion au nombre sacré. Mais son cheminement, qui n’a rien d’un projet tout tracé et programmé, l’aura conduit à créer puis à diriger une forme de chaos, à aborder des univers complexes, ambigus et dépourvus de balises normatives.

Eugen Gritschneder

Très schématiquement, les années 1950 peuvent être représentatives de « l’Univers de l’esprit nordique » ; les années 1960 pourraient correspondre aux expérimentations modernistes (pour Nørgård, elles se superposeraient avec sa seconde période, allant de 1959 à 1966, baptisée elles aussi d’expérimentations modernistes et en partie à une troisième phase dite « psychédélique » située entre 1966 et 1973). Les années 1970, marquées par une impressionnante et personnelle recherche métaphysique, seraient celles d’une création hiérarchique (ou quatrième période selon Nørgård, fondamentaliste et hiérarchique). Les années 1980 (cinquième période, 1980-1987, celle de « Wölfli, le conflit schizoide » et en partie la sixième phase créatrice : 1987-1994) pourraient être qualifiées de « Wölfli, le solitaire contre la société ». On y perçoit aussi un discours aux tendances expressionnistes inconnues et fascinantes. Les années 90, début d’une septième étape créatrice, tentent d’élaborer un discours aussi complexe que synthétique des étapes précédentes, tour à tour fortement marqué par toutes sortes d’influences itératives, ponctuelles ou concomitantes, influençant la nature du discours sonore qui pour autant garde son autonomie, son indépendance et sa modernité indiscutée. On peut y discerner  la présence de « lacs sonores » et des conséquences de l’existence du principe d’interférence, sorte d’attention bienveillante et inspiratrice surgie de toutes parts. De plus, il invite ses auditeurs à choisir une ligne d’écoute au sein du déroulement musical.

On évoquera simplement et sans hiérarchie, des rencontres plus ou moins fructueuses avec le collage, le happening,  les notations graphiques, la microtonalité, la nouvelle simplicité, le minimalisme, la postmodernité, l’univers électronique, la technique dite « des objets trouvés » (incorporation au sein d’une musique déjà existante d’élément musicaux nouveaux), le jazz…

Musicien infatigable, souvent énigmatique, d’une énergie étourdissante, d’un pouvoir de renouvellement éblouissant empruntant des styles très différents les uns des autres, il aura essuyé des critiques passionnées et reçu des commentaires pour le moins perplexes voire des chicanes appuyées. Critiques professionnels et auditoires publics y ont trouvé tantôt les marques du génie tantôt les stigmates d’un refus, parfois violent, de tout intérêt.  Or, avec le temps, il est apparu que Per Nørgård s’est hissé au sommet de la création musicale danoise de la seconde moitié du XXe siècle. Sa démarche, sans ressembler à celle de , n’en n’est pas moins celle d’un combattant exceptionnel guidé par son instinct et son génie. En cela, il apparaît comme un héritier original et puissant de son célèbre devancier. On ne  posera pas la question de savoir si sa musique est danoise ou cosmopolite. Son impact sur l’Histoire de la musique de son temps restera incontournable.

Crédits photographiques : Per Nørgård © Wihuri Foundation for International Prizes – Pochette du disque « Iris, Voyage into the Golden Screen » (1973) – Per Nørgård © Eugen Gritschneder

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